EDUCATION ET SOINS

PARTIE 7 Les années 2000 : repères pour la psychomotricité contemporaine

Cette dernière partie sur les théories qui fondent à mon sens la thérapie psychomotrice actuellement reprend les principaux auteurs et chercheurs et leurs mouvements théoriques. La thérapie psychomotrice ne peut exister sans plusieurs repères conceptuels et leurs modèles. Ce qui complexifie parfois sa compréhension. Elle repose sur l’unité somato-psychique et nous devons composer avec le corps dans ses différents niveaux de fonctionnement, et les assembler à partir du concept d’action, et celui de mouvement. En partant de ces deux éléments concrets, le psychomotricien peut reprendre et comprendre tous les éléments dont ils devront tenir compte. L’article qui suit reprend les différents chercheurs qui auront mis leur empreinte sur la psychomotricité et en quoi ils me semblent importants et repérables pour la pratique.

Les travaux d’André Bullinger (1941-2015), psychologue du développement, auront amené un énième bouleversement dans les savoirs des psychomotriciens. Ces travaux extrêmement précis sur le développement sensori-moteur s’inscrivent en continuité des travaux de Wallon et Ajuriaguerra, et enrichissent encore les repères théoriques de la psychomotricité. En lui faisant faire un mouvement de balancier, il ramène du côté du développement là où ils s’étaient orientés sur le versant de la psychanalyse. Bullinger s’appuie sur le développement moteur de l’enfant, il renforce la dimension tonico-posturale et travaille sans relâche sur les perceptions et les capacités représentatives du nourrisson et de l’enfant, dans une perspective instrumentale et cognitive. Il cerne les champs du geste, de la praxis, des liens qu’il estime indissociables entre cognition et émotion. Soutenu par un travail dense d’observation clinique et expérimental, il affirme que « la régulation intériorisée des états toniques, l’instrumentation des segments corporels et les représentations de l’organisme sont des éclairages différents de la même étape cruciale du développement »[1]. C’est à cet endroit qu’intervient la formation précoce d’une « subjectivité, où l’organisme est compris comme un corps qui est articulé et mobile dans des espaces peuplés d’objet, tant physiques que sociaux »[2]. De plus, il développe ses recherches à partir de la construction motrice et locomotrice de l’enfant, réfléchissant aux mécanismes de structuration interdéveloppementaux. Il offre un support théorique de choix pour les psychomotriciens en énonçant que : « la maîtrise de l’axe corporel et cette première subjectivité (il parle ici de l’accès à la représentation notamment celle compensant l’appui dorsal du bébé) sont les deux faces d’une même réalité vue sous l’angle sensori-moteur et sous l’angle relationnel »[3].

Comme André Bullinger, d’autres praticiens-chercheurs portent un regard sur le mouvement et l’action par l’entrée du corps biomécanique et sensori-moteur. Ils me paraissent trop souvent oubliés dans nos pratiques pour nous perdre dans les limbes du psychisme en point d’orgue. Nous portons notre attention à deux personnes en particulier, en complément de Bullinger : Suzanne Robert-Ouvray et Benoit Lesage. Elle est kinésithérapeute, psychomotricienne et psychologue ; Il est médecin, docteur en sciences humaines et danseur. Leur théorisation s’attache à montrer que le corps dans sa construction initiale ne peut pas être réduit à un corps effecteur, à partir de son mouvement. Fraîchement diplômée, j’ai assisté pour la première fois en 1990 à deux conférences de ces professionnels. Déjà fortement marquée par leur travail à ce moment ancien, mon intérêt pour leurs recherches ne se dément pas.

Robert-Ouvray, articule ses diverses expériences en une synthèse alliant le mouvement corporel, l’affectif et le psychisme. Son intérêt pour la fonction tonico-posturale, étai du psychisme, inscrit ses recherches dans un cadre théorique dont la psychomotricité ne me semble pas pouvoir se passer.

Benoit Lesage édifie un savoir sur les chaînes musculaires et leur rôle fondamental dans le développement affectif et l’harmonie corporelle. Son attention est portée au geste dans sa dimension esthétique, révélatrice d’un habité corporel dans un élan harmonieux en relation à l’espace, dimensionne le corps à son aspect léger et gracieux. Il est envisagé non pas en termes de poids ou de physique mais, en termes d’incarnation corporelle, libérant le corps de ses entraves, dégageant le geste vers des déliés spontanés.

Tous deux s’inscrivent dans une démarche où l’impression et l’expression corporelle, comprises en processus, sont les deux faces de vécus de l’information dans un ensemble propre au corps.

La place actuelle de la psychologie cognitive

En lien avec le développement des neurosciences, ces vingt dernières années ont vu la psychologie cognitive prendre un essor considérable. La psychomotricité est traversée par cet essor car, au plus simple, elle s’intéresse aux fonctions dans leur expression corporelle en interaction avec son environnement. De plus, les préoccupations de ce mouvement se tournant de plus en plus vers une compréhension de la conscience et les aspects cliniques des pratiques de terrain, les coïncidences entre la psychologie cognitive, la phénoménologie et la psychanalyse ne sont pas à négliger, même si elles peuvent rebuter par leur complexité.

Des démarches sont parfois entreprises par chacun des protagonistes pour prendre en compte les avancées des uns et des autres qui pourraient donner lieu à des échanges fertiles. Francisco Varela distingue trois orientations dans la psychologie cognitiviste : cognitiviste, connexionniste, et énaction incarnée. Chacune a son propre cadre et ne peut se confondre les unes avec les autres. Le modèle cognitiviste fonctionne sur une logique rationnelle qui a difficilement des jonctions avec la psychanalyse ou la phénoménologie. Les aspects qualitatifs de ces théories semblent les opposer en tout. Par contre sur le plan de l’énactif-incarné, la dimension clinique et qualitative manquante précédemment est valorisée. La théorie des systèmes dynamique, fertile, se situe dans ce champ. Varela nous propose de soulever deux notions clés de partage possibles entre l’énactif-incarné, la phénoménologie et la psychanalyse :

Le principe de non-linéarité : La capacité d’auto-organisation du sujet et notamment de l’enfant lui permet de répondre à des exigences développementales du corps par un aménagement des systèmes attachés à la demande (neuronaux, la motricité, l’environnement, la motivation). Là, les patterns du comportement ne sont pas inscrits ni uniquement dépendants de la maturation du système nerveux central. Cet ensemble est dit non-linéaire par sa capacité parfois soudaine à tendre vers une stabilité des états et des comportements. Le développement de l’enfant fonctionne en « exploration de la dynamique de l’action qui va conduire progressivement à la découverte de zones de comportements stables, les attracteurs justement »[4].

La recherche en première personne dans les démarches qualitatives permet aux chercheurs de donner la parole aux ressentis du sujet. Quand l’attention est portée spontanément ou par un accompagnement, lors d’entretiens d’explicitation par exemple, le constat est fréquent d’une expression, d’une impression, qui pourrait ne pas prendre sens par ailleurs. Varela prend l’exemple[5] d’un sujet épileptique qui peut ressentir par ses comportements et ses sensations la survenue d’une crise environ dix minutes avant qu’elle ne soit détectable par des investigations neurologiques. Cette situation suggère une « inflammation » globale du corps où le sujet, attentif à son intériorité, peut parvenir à faire dévier la crise en adoptant des comportements alternatifs qui auront une action sur les circuits neuronaux. L’inverse est également vrai, d’une action propageante interne desdits circuits. Ils parviennent ensuite à la conscience. Nul intérêt pour le praticien de ne pas accepter ses deux niveaux d’analyse et de compréhension du fonctionnement réciproque d’un système pathologique.

Le sujet agit par sa conscience aiguë de son vivant et développe un agir sur sa destinée et tout autant sur ses circuits neurologiques. Ce raisonnement permet de « comprendre la nature de l’esprit dans son double registre comme expérience vécue et comme construction biologique »[6].

La place actuelle de la psychanalyse

Au cours des trente dernières années, les deux métiers (psychanalystes et psychomotriciens) se sont parfois rapprochés à tel point que les références se confondent ; Le trouble psychomoteur a parfois été réduit au rang d’expression unique de l’inconscient, perdant sa valeur dans une perspective instrumentale ou développementale. Il devient donc inutile d’investiguer par des évaluations, bilans et autres soins techniques vu que l’objectif serait uniquement les significations cachées psychiques du symptôme. L’emprise de la psychanalyse sur la psychomotricité a été telle que Sami-Ali a publié en 1977 un premier ouvrage intitulé « L’esquisse d’une théorie psychanalytique de la psychomotricité ». Il souligne le corps comme porteur de fantasmes et d’investissement libidinal, où, par le transfert uniquement, le travail trouve son intérêt. Il poursuit par ces mots : « dans la pratique courante de la psychomotricité, à force de se concentrer sur le contenu manifeste du symptôme, tant au niveau du diagnostic que de la conduite affective de la cure, on se dissimule cet arrière-plan trouble et difficilement maîtrisable. J’ai déjà qualifié de refoulement cette démarche, qu’à dessein, cherche à se détourner de l’évidence »[7]. Une démarche d’emprise de la psychanalyse discrédite ainsi le geste dans son essence praxique et un certain mode d’action spécifique aux psychomotriciens. La pensée psychanalytique s’est plus ou moins, mais bel et bien installée dans les écoles, les pratiques, les colloques, parfois à bon escient, parfois moins.

Il est indéniable que le psychisme est un enjeu majeur dans la construction et l’expression psychomotrice d’un sujet mais les troubles psychomoteurs ne peuvent pas être ramenés au rang d’intermédiaires de cet élément corporel en particulier, tout fondamental qu’il soit. La psychanalyse ne constitue en aucun cas une issue unique pour théoriser la psychomotricité par le simple fait que la psychomotricité est une médiation corporelle privilégiant le mouvement et la motricité comme traitement, là où la psychanalyse dans son application est essentiellement verbale et vise en premier à bloquer l’activité du sujet pour ne pas le parasiter dans son expression. De plus, la parole n’est pas le seul accès à la symbolisation comme nous pourrons le voir ultérieurement.

Françoise Giromini, psychomotricienne, dans son ouvrage « Paroles sur le corps », relève également l’intérêt des notions psychanalytiques tout en écartant une prégnance qui peut être préjudiciable et détourner les psychomotriciens de leur cœur de métier. Néanmoins, l’idée majeure se dégage d’une constitution de repères forts intéressants pour la psychomotricité par la psychanalyse. Les psychomotriciens tirent parti des apports de Pierre Delion, et de ceux notables de Geneviève Haag pour ne citer qu’eux. Elle exerce auprès de très jeunes enfants en âge préverbal et ses apports sur le développement affectif en lien avec les tensions tonico-émotionnelles et l’investissement de l’espace constituent des repères indéniables pour le développement de l’enfant et les psychopathologies. Son regard et ses hypothèses sur les liens entre le développement psychique et les coordinations, le rôle du regard, éclairent le psychomotricien dans sa pratique. Les préoccupations notamment sur le contre-transfert que nous évoquerons nécessairement au cours de cette thèse, seront à mettre en perspectives ainsi que la place de la verbalisation et de l’interprétation.

Nous retiendrons également, sans être exhaustif, les travaux sur l’image du corps, sur la notion de contenance corporelle, où peuvent s’articuler la psychanalyse et la psychomotricité. Rejoignant ici la philosophie, la psychanalyse envisage parfaitement la personne comme porteuse de son histoire singulière, n’appartenant qu’à elle, exprimée corporellement.


[1] Bullinger, André, Le développement sensori moteur de l’enfant et ses avatars, Un parcours de recherche, la vie de l’enfant, Ramonville saint Agne, Eres, 2004, p. 38.

[2] ibid

[3] Bullinger, op cit, p. 43.

[4] Albaret, Jean-Michel, Troubles psychomoteurs chez l’enfant, Paris, Elsevier, 2001, p. 2.

[5] Varela, Francisco, J, « Éclairage mutuel, psychanalyse et sciences cognitives contemporaines », traduction de l’anglais par Virole, Benoît, journée d’étude organisée à l’initiative de la société de Psychanalyse Freudienne, Les Lettres, octobre 2000, Hors-série n° 1, pp. 95 à 99, p. 96.

[6] Varela, op cit, p. 97.

[7] Sami-Ali, Mahmoud, Corps réel, corps imaginaire, Paris, Dunod, col. Psychisme, 1977, p. 90.

EDUCATION ET SOINS

CINDY PSYCHOMOTRICITÉ EN SOINS PALLIATIFS

Je propose ici la narration d’un accompagnement en soins pour illustrer le travail en thérapie psychomotrice orienté vers l’action circulaire (qui revient à soi) et le geste impressif.

Préambule :

Cette narration se situe dans une démarche phénoménologique de l’écoute de « ce qui se passe » maintenant, par les éprouvés et les actes. « Ce qui se passe n’est pas uniquement ce qui se voit », mais aussi ce qui se ressent, se pressent et se transforme. Il fait le choix original de son implication corporelle subjective où ses éprouvés se mettent en activité, en expérience, pour soigner le sujet. Il cherche à « corriger un état d’indétermination relative »[1] en permettant aux éprouvés de se corréler. Mais pour proposer ce travail d’accompagnement, il s’implique corporellement dans le questionnement, les réponses appartenant au sujet qui consulte. Le psychomotricien recherche, dans son écoute la forme gestuelle sensible de « l’intelligibilité des relations humaines »[2], ce qui peut être compris, perçu par l’autre pour produire de la connaissance par le geste. Nous soutenons la thèse que c’est à cette condition d’une implication majeure qu’il pourra accompagner justement et efficacement, de la bonne place, la personne en difficultés psychomotrices, par la construction, en sus de sa formation initiale, de ses principes d’action faisant application d’une éthique pratique corrélée à la conception psychomotrice du sujet.

J’ai soigné cette enfant pendant dix mois, dans un centre cardiologique infantile.

Cindy a neuf mois quand une indication en thérapie psychomotrice est posée. Elle est atteinte d’un syndrome qui a nécessité dès sa naissance une hospitalisation. Le pronostic vital est très faible, quelques mois. Sans visites, elle est dans une solitude importante, dans son lit en permanence en dehors des soins techniques. Son petit corps est déformé, décharné, elle montre des signes d’abandonnisme mais son regard est présent, scrutant les gestes et la personne qui lui parle. Mon objectif initial est spontanément de lui donner des contacts doux et chaleureux car je ressens beaucoup de tristesse en la voyant en proclive dans son lit, seule ainsi et un élan me tend vers elle pour lui apporter du bon, juste du bon. Cette première impression affective est corroborée par l’analyse entre ses symptômes et l’indispensable contact corporel, l’ajustement tonico-émotionnel source de concordance. Elle ne tient pas assise, même avec appuis, le port de tête est instable. Je la détache de son lit et je la prends dans mes bras. Je me présente à elle. Je la garde près de moi en corps à corps et je la berce en chantonnant. Nous pouvons rester longtemps ainsi, elle est calme et me regarde. J’alterne les portés où sa tête est en appui contre moi et ceux où nous pouvons entrer en contact visuel. Nous nous accordons l’une l’autre, saisissant « nos co-existences »[3] par ce contact corporel. S’installe une relation partagée qui ne laisse pas de place à la pitié car elle est active dans ce contact physique, elle s’exprime par son regard et ses orientations de tête mais aussi par ses élans toniques. Ils sont désordonnés, avec de légères contractions des bras et de l’axe dorsal mais bien présents, par saccades. Je les accueille comme des signes d’accompagnements corporels de notre échange. Je la porte jusqu’à la salle de psychomotricité. La salle est baignée de lumière, le contraste avec la chambre me saisit à chaque fois. Je décale Cindy afin qu’elle puisse profiter de ce contraste sans en souffrir. Un soulagement s’empare de moi, ouf ! Nous sommes tranquilles ensemble loin de cet environnement (in)hospitalier. Je travaille à partir du massage avec Cindy pour lui donner de la douceur, relation corporelle paisible et structurante, face aux soins inévitablement invasifs. Dans les séances, je suis en contact corporel avec elle tout le temps, par le toucher, par la voix. Le temps du déshabillage et du rhabillage est rapide car elle est toujours en pyjama. Mais je prends ce temps comme un moment essentiel de la séance, à part entière. Je nomme ce que je fais, je prends des appuis à travers le tissu. Je reste en contact visuel permanent avec elle. Nos présences s’accordent. Je passe mes mains sur son corps et je fais varier les appuis avec mes doigts, le plat de ma main, le contact est lissé ou sautillant ou plus appuyé. Ce temps permet aussi à la température de monter dans la pièce car elle ne doit pas avoir froid. Je prends de l’huile dans ma main et je masse doucement ses membres, le torse, tout le corps. La méthode Shantala[4] utilisée par les femmes indiennes pour faciliter le développement de leur bébé est un appui précieux. Les yeux de Cindy ne me quittent pas, elle est avide de mes gestes par son regard, c’est une sensation difficile à expliquer, suscitée par cet empressement visuel qu’elle me porte et que je ressens au travers de mes gestes. Je lui souris, elle sourit quelquefois en retour. Nous investissons ensemble le massage afin de lui faire éprouver son corps, ses différents membres, ses pleins et ses creux, son volume, la chaleur de mes mains qui permet une conscientisation des espaces et des surfaces corporels.

Au fur et à mesure des séances, Cindy s’épanouit, quand elle me voit arriver dans la chambre commune, elle gesticule et commence à babiller. Elle prend un plaisir évident à cette relation et à ces temps de contacts corporels. Sur une séance suivante, elle sourit en me regardant, allonge et étire ses membres, se détend, s’aplatit et prend sa place au sol, cette augmentation du contact corporel au sol montre la détente et le relâchement musculaire. Nous travaillons les appuis des pieds, je prends ses jambes pour lui faire lever les pieds vers moi et poser mes mains à plat, une sur chaque plante de pied et je réalise des pressions, suscitant sa résistance. Par cette pression que je dois doser pour que les pieds ne m’échappent pas car elle oppose peu de forces, je crée des mouvements de pédalage, de circularité de ses membres vers son torse, en abduction et en adduction. Dès que je sens une intention je l’accompagne et je prolonge le mouvement au maximum que je peux. Je rythme parfois ces gestes par des comptines pour soutenir une certaine cadence rythmique et appuyer les gestes. Je travaille sur la respiration par imitation, je prends de grandes inspires et expires, par mimétisme elle inspire aussi plus d’air, laissant l’expire naturelle lui vider les poumons. Sur ces respirations, elle ouvre grands ses yeux, étonnée de cet apport dans son corps. Je tente quelques exercices de verticalité mais je sens que ce n’est pas ce qu’elle préfère car cela lui demande beaucoup plus d’efforts. Elle se plie alors et se laisse descendre au sol comme une poupée de chiffon. C’est trop d’exigences pour ses capacités actuelles, nous laisserons donc cela de côté comme elle le préconise.

Elle profite et moi aussi, nous avons plaisir à nous voir à chaque séance. Et en fait, au fur et à mesure de ces moments, au regard du pronostic vital, lui donner du plaisir dans l’éprouvé corporel me semble nécessaire et suffisant. Le travail en psychomotricité engagé avec cette petite fille sollicite les liens, ceux qui s’installent par le toucher, par la vue, par le corps à corps. C’est un lien initial. Je ne cherche pas là l’expérience de la séparation, de l’autonomie mais l’expérience fondatrice du contact en présence avec quelqu’un qui aime cette relation, dans l’instant. 

Commentaires sur la vignette clinique

Par ce récit clinique, j’attire l’attention sur plusieurs points qui me semblent essentiels de la circularité de l’action et de ses différentes dimensions exploitables en tant que principes d’actions en psychomotricité. Ce travail de principes sur l’action circulaire est personnalisé :

            La thérapie psychomotrice avec Cindy propose un travail sur la proprioception, qui, essentiellement, sollicite la perception de sa capacité connectique profonde, où comme l’a montré Bullinger « une partie du corps se met en forme pour contacter quelque chose, et les impressions recueillies »[5]. La proprioception devient une zone d’ancrage, de reliance entre tous les éléments qui composent le corps, dynamique. Ce travail avec Cindy, véritable « nourrissage proprioceptif ou approprioception »[6], tel que précisé par Benoît Lesage est un support au développement d’enveloppe à enveloppe, le sien et le mien.

La lenteur du mouvement, le temps du geste et sa chaleur, le temps de l’accordage en concordance donne « le gout de lui-même en tant qu’individu unique mais aussi en tant que faisant partie de son espèce »[7]. La saveur du temps pris aux choses, l’ajustement de l’appui entre fermeté et souplesse, tendreté, « qui articule les fonctions d’accueil, de réceptivité, de soutien, de structuration autrement les fonctions maternelles et paternelles »[8]. « Les expériences subjectives primitives sont étroitement articulées aux états du corps et aux sensations issues de celles-ci. […] Elles peuvent contribuer à la création de schèmes mémoriels, aux mémoires dites « procédurales », qui créent des « modèles internes opérants » (Bolwby) et des schèmes de traitements et d’organisation de l’expérience, tendant ainsi à donner leur forme aux expériences postérieures »[9]. Ici le psychomotricien reprend des éléments essentiels de la fonction parentale, à savoir faire entrer l’enfant dans une dynamique active d’échanges entre eux et lui, entre les objets et lui : rechercher, explorer, mettre l’enfant en animation, le solliciter pour obtenir des réactions, lui répondre, offrir des possibilités même face à la détresse, réparer, etc… Proposer du dynamisme dans la relation et la possibilité de s’appuyer sur l’amour et la bonté attentive, inconditionnelles.

Les propositions de mouvements faits à Cindy sont d’une part impressives, d’autre part laissées libres de répétition et d’initiative. Il s’agit de reprendre cette idée de synchronisation, de « faire pareil » et de proposer des alternatives sensorielles doucement, en réponse, en partant du même qui dévie, ne plus faire écho totalement pour que l’enfant s’approprie l’affect perçu. Dans cet échange de proximité avec Cindy, la concordance se relie à la répétition notamment par le biais de l’éloignement et de l’approchement du visage du psychomotricien, précédant l’élaboration de l’absence/présence et de la permanence de l’objet. Albert Ciccone souligne cette dimension d’apprentissage précédente visant à « préserver la constance malgré l’absence »[10].

Dans ce contexte particulier, sans être en fin de vie mais sans futur énoncé par le corps médical, le travail proposé à Cindy est focalisé sur la circularité de l’action. Le geste impressif, celui de concordance et celui de répétition prennent tout leur sens en lien avec un déploiement de la sécurité affective, dans l’intercorporéité sensible, et d’un plaisir à exploiter et à vivre dans l’ici-et-maintenant du fonctionnement de la fonction.

Karine Renard

Docteure en sciences de l’éducation, psychomotricienne, psychothérapeute


[1] Marcel, Gabriel, La dignité humaine, présences et pensée, Paris, Aubier Montaigne, 1964 -56/219.

[2] Roelens, Nicole, Interactions humaines et rapports de force entre les subjectivités, paris, L’harmattan, logiques sociales, 2003.

[3] Merleau-Ponty, par une « saisie des coexistences » propre au toucher.

[4] Leboyer, Frédéric, Shantala, Un art traditionnel le massage des enfants, Paris, Seuil, 1976.

[5] Lesage, Benoit, « Naître à l’espace, prémices d’une clinique élargie », Op cit.

[6] Lesage, Benoit, op cit.

[7] Berger, Eve, « Le sensible et le mouvement », Thérapie psychomotrice et recherches, n° 123.

[8] Ciccone, Albert, « Le bébé dans l’économie narcissique des parents», dans Sa majesté le bébé, sous la direction de Fabien Joly, Ramonville, Eres, pp. 79-100.

[9] Roussillon, René, « Le modèle du bébé et la question des expériences primitives », dans Sa majesté le bébé, sous la direction de Fabien Joly, Ramonville, Eres, 2007, pp. 37-56.

[10] Ciccone, Albert, « Le bébé dans l’économie narcissique des parents», dans Sa majesté le bébé, sous la direction de Fabien Joly, Ramonville, Eres, pp. 79-100.

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