LA THERAPIE PSYCHOMOTRICE

PARTIE 7 LE MÉTIER DE PSYCHOMOTRICIEN , Les années 2000 : repères pour la psychomotricité contemporaine

Cette dernière partie sur les théories qui fondent à mon sens la thérapie psychomotrice actuellement reprend les principaux auteurs et chercheurs et leurs mouvements théoriques. La thérapie psychomotrice ne peut exister sans plusieurs repères conceptuels et leurs modèles. Ce qui complexifie parfois sa compréhension. Elle repose sur l’unité somato-psychique et nous devons composer avec le corps dans ses différents niveaux de fonctionnement, et les assembler à partir du concept d’action, et celui de mouvement. En partant de ces deux éléments concrets, le psychomotricien peut reprendre et comprendre tous les éléments dont ils devront tenir compte. L’article qui suit reprend les différents chercheurs qui auront mis leur empreinte sur la psychomotricité et en quoi ils me semblent importants et repérables pour la pratique.

Les travaux d’André Bullinger (1941-2015), psychologue du développement, auront amené un énième bouleversement dans les savoirs des psychomotriciens. Ces travaux extrêmement précis sur le développement sensori-moteur s’inscrivent en continuité des travaux de Wallon et Ajuriaguerra, et enrichissent encore les repères théoriques de la psychomotricité. En lui faisant faire un mouvement de balancier, il ramène du côté du développement là où ils s’étaient orientés sur le versant de la psychanalyse. Bullinger s’appuie sur le développement moteur de l’enfant, il renforce la dimension tonico-posturale et travaille sans relâche sur les perceptions et les capacités représentatives du nourrisson et de l’enfant, dans une perspective instrumentale et cognitive. Il cerne les champs du geste, de la praxis, des liens qu’il estime indissociables entre cognition et émotion. Soutenu par un travail dense d’observation clinique et expérimental, il affirme que « la régulation intériorisée des états toniques, l’instrumentation des segments corporels et les représentations de l’organisme sont des éclairages différents de la même étape cruciale du développement »[1]. C’est à cet endroit qu’intervient la formation précoce d’une « subjectivité, où l’organisme est compris comme un corps qui est articulé et mobile dans des espaces peuplés d’objet, tant physiques que sociaux »[2]. De plus, il développe ses recherches à partir de la construction motrice et locomotrice de l’enfant, réfléchissant aux mécanismes de structuration interdéveloppementaux. Il offre un support théorique de choix pour les psychomotriciens en énonçant que : « la maîtrise de l’axe corporel et cette première subjectivité (il parle ici de l’accès à la représentation notamment celle compensant l’appui dorsal du bébé) sont les deux faces d’une même réalité vue sous l’angle sensori-moteur et sous l’angle relationnel »[3].

Comme André Bullinger, d’autres praticiens-chercheurs portent un regard sur le mouvement et l’action par l’entrée du corps biomécanique et sensori-moteur. Ils me paraissent trop souvent oubliés dans nos pratiques pour nous perdre dans les limbes du psychisme en point d’orgue. Nous portons notre attention à deux personnes en particulier, en complément de Bullinger : Suzanne Robert-Ouvray et Benoit Lesage. Elle est kinésithérapeute, psychomotricienne et psychologue ; Il est médecin, docteur en sciences humaines et danseur. Leur théorisation s’attache à montrer que le corps dans sa construction initiale ne peut pas être réduit à un corps effecteur, à partir de son mouvement. Fraîchement diplômée, j’ai assisté pour la première fois en 1990 à deux conférences de ces professionnels. Déjà fortement marquée par leur travail à ce moment ancien, mon intérêt pour leurs recherches ne se dément pas.

Robert-Ouvray, articule ses diverses expériences en une synthèse alliant le mouvement corporel, l’affectif et le psychisme. Son intérêt pour la fonction tonico-posturale, étai du psychisme, inscrit ses recherches dans un cadre théorique dont la psychomotricité ne me semble pas pouvoir se passer.

Benoit Lesage édifie un savoir sur les chaînes musculaires et leur rôle fondamental dans le développement affectif et l’harmonie corporelle. Son attention est portée au geste dans sa dimension esthétique, révélatrice d’un habité corporel dans un élan harmonieux en relation à l’espace, dimensionne le corps à son aspect léger et gracieux. Il est envisagé non pas en termes de poids ou de physique mais, en termes d’incarnation corporelle, libérant le corps de ses entraves, dégageant le geste vers des déliés spontanés.

Tous deux s’inscrivent dans une démarche où l’impression et l’expression corporelle, comprises en processus, sont les deux faces de vécus de l’information dans un ensemble propre au corps.

La place actuelle de la psychologie cognitive

En lien avec le développement des neurosciences, ces vingt dernières années ont vu la psychologie cognitive prendre un essor considérable. La psychomotricité est traversée par cet essor car, au plus simple, elle s’intéresse aux fonctions dans leur expression corporelle en interaction avec son environnement. De plus, les préoccupations de ce mouvement se tournant de plus en plus vers une compréhension de la conscience et les aspects cliniques des pratiques de terrain, les coïncidences entre la psychologie cognitive, la phénoménologie et la psychanalyse ne sont pas à négliger, même si elles peuvent rebuter par leur complexité.

Des démarches sont parfois entreprises par chacun des protagonistes pour prendre en compte les avancées des uns et des autres qui pourraient donner lieu à des échanges fertiles. Francisco Varela distingue trois orientations dans la psychologie cognitiviste : cognitiviste, connexionniste, et énaction incarnée. Chacune a son propre cadre et ne peut se confondre les unes avec les autres. Le modèle cognitiviste fonctionne sur une logique rationnelle qui a difficilement des jonctions avec la psychanalyse ou la phénoménologie. Les aspects qualitatifs de ces théories semblent les opposer en tout. Par contre sur le plan de l’énactif-incarné, la dimension clinique et qualitative manquante précédemment est valorisée. La théorie des systèmes dynamique, fertile, se situe dans ce champ. Varela nous propose de soulever deux notions clés de partage possibles entre l’énactif-incarné, la phénoménologie et la psychanalyse :

Le principe de non-linéarité : La capacité d’auto-organisation du sujet et notamment de l’enfant lui permet de répondre à des exigences développementales du corps par un aménagement des systèmes attachés à la demande (neuronaux, la motricité, l’environnement, la motivation). Là, les patterns du comportement ne sont pas inscrits ni uniquement dépendants de la maturation du système nerveux central. Cet ensemble est dit non-linéaire par sa capacité parfois soudaine à tendre vers une stabilité des états et des comportements. Le développement de l’enfant fonctionne en « exploration de la dynamique de l’action qui va conduire progressivement à la découverte de zones de comportements stables, les attracteurs justement »[4].

La recherche en première personne dans les démarches qualitatives permet aux chercheurs de donner la parole aux ressentis du sujet. Quand l’attention est portée spontanément ou par un accompagnement, lors d’entretiens d’explicitation par exemple, le constat est fréquent d’une expression, d’une impression, qui pourrait ne pas prendre sens par ailleurs. Varela prend l’exemple[5] d’un sujet épileptique qui peut ressentir par ses comportements et ses sensations la survenue d’une crise environ dix minutes avant qu’elle ne soit détectable par des investigations neurologiques. Cette situation suggère une « inflammation » globale du corps où le sujet, attentif à son intériorité, peut parvenir à faire dévier la crise en adoptant des comportements alternatifs qui auront une action sur les circuits neuronaux. L’inverse est également vrai, d’une action propageante interne desdits circuits. Ils parviennent ensuite à la conscience. Nul intérêt pour le praticien de ne pas accepter ses deux niveaux d’analyse et de compréhension du fonctionnement réciproque d’un système pathologique.

Le sujet agit par sa conscience aiguë de son vivant et développe un agir sur sa destinée et tout autant sur ses circuits neurologiques. Ce raisonnement permet de « comprendre la nature de l’esprit dans son double registre comme expérience vécue et comme construction biologique »[6].

La place actuelle de la psychanalyse

Au cours des trente dernières années, les deux métiers (psychanalystes et psychomotriciens) se sont parfois rapprochés à tel point que les références se confondent ; Le trouble psychomoteur a parfois été réduit au rang d’expression unique de l’inconscient, perdant sa valeur dans une perspective instrumentale ou développementale. Il devient donc inutile d’investiguer par des évaluations, bilans et autres soins techniques vu que l’objectif serait uniquement les significations cachées psychiques du symptôme. L’emprise de la psychanalyse sur la psychomotricité a été telle que Sami-Ali a publié en 1977 un premier ouvrage intitulé « L’esquisse d’une théorie psychanalytique de la psychomotricité ». Il souligne le corps comme porteur de fantasmes et d’investissement libidinal, où, par le transfert uniquement, le travail trouve son intérêt. Il poursuit par ces mots : « dans la pratique courante de la psychomotricité, à force de se concentrer sur le contenu manifeste du symptôme, tant au niveau du diagnostic que de la conduite affective de la cure, on se dissimule cet arrière-plan trouble et difficilement maîtrisable. J’ai déjà qualifié de refoulement cette démarche, qu’à dessein, cherche à se détourner de l’évidence »[7]. Une démarche d’emprise de la psychanalyse discrédite ainsi le geste dans son essence praxique et un certain mode d’action spécifique aux psychomotriciens. La pensée psychanalytique s’est plus ou moins, mais bel et bien installée dans les écoles, les pratiques, les colloques, parfois à bon escient, parfois moins.

Il est indéniable que le psychisme est un enjeu majeur dans la construction et l’expression psychomotrice d’un sujet mais les troubles psychomoteurs ne peuvent pas être ramenés au rang d’intermédiaires de cet élément corporel en particulier, tout fondamental qu’il soit. La psychanalyse ne constitue en aucun cas une issue unique pour théoriser la psychomotricité par le simple fait que la psychomotricité est une médiation corporelle privilégiant le mouvement et la motricité comme traitement, là où la psychanalyse dans son application est essentiellement verbale et vise en premier à bloquer l’activité du sujet pour ne pas le parasiter dans son expression. De plus, la parole n’est pas le seul accès à la symbolisation comme nous pourrons le voir ultérieurement.

Françoise Giromini, psychomotricienne, dans son ouvrage « Paroles sur le corps », relève également l’intérêt des notions psychanalytiques tout en écartant une prégnance qui peut être préjudiciable et détourner les psychomotriciens de leur cœur de métier. Néanmoins, l’idée majeure se dégage d’une constitution de repères forts intéressants pour la psychomotricité par la psychanalyse. Les psychomotriciens tirent parti des apports de Pierre Delion, et de ceux notables de Geneviève Haag pour ne citer qu’eux. Elle exerce auprès de très jeunes enfants en âge préverbal et ses apports sur le développement affectif en lien avec les tensions tonico-émotionnelles et l’investissement de l’espace constituent des repères indéniables pour le développement de l’enfant et les psychopathologies. Son regard et ses hypothèses sur les liens entre le développement psychique et les coordinations, le rôle du regard, éclairent le psychomotricien dans sa pratique. Les préoccupations notamment sur le contre-transfert que nous évoquerons nécessairement au cours de cette thèse, seront à mettre en perspectives ainsi que la place de la verbalisation et de l’interprétation.

Nous retiendrons également, sans être exhaustif, les travaux sur l’image du corps, sur la notion de contenance corporelle, où peuvent s’articuler la psychanalyse et la psychomotricité. Rejoignant ici la philosophie, la psychanalyse envisage parfaitement la personne comme porteuse de son histoire singulière, n’appartenant qu’à elle, exprimée corporellement.


[1] Bullinger, André, Le développement sensori moteur de l’enfant et ses avatars, Un parcours de recherche, la vie de l’enfant, Ramonville saint Agne, Eres, 2004, p. 38.

[2] ibid

[3] Bullinger, op cit, p. 43.

[4] Albaret, Jean-Michel, Troubles psychomoteurs chez l’enfant, Paris, Elsevier, 2001, p. 2.

[5] Varela, Francisco, J, « Éclairage mutuel, psychanalyse et sciences cognitives contemporaines », traduction de l’anglais par Virole, Benoît, journée d’étude organisée à l’initiative de la société de Psychanalyse Freudienne, Les Lettres, octobre 2000, Hors-série n° 1, pp. 95 à 99, p. 96.

[6] Varela, op cit, p. 97.

[7] Sami-Ali, Mahmoud, Corps réel, corps imaginaire, Paris, Dunod, col. Psychisme, 1977, p. 90.

LA THERAPIE PSYCHOMOTRICE

Partie 5 : LE MÉTIER DE PSYCHOMOTRICIEN, Construction des premières références théoriques de la psychomotricité (1947-2000) Et la psychomotricité devient soin …

Et la psychomotricité devient soin …

Pour citer cet article : Renard Karine, « Construction des premières références théoriques de la psychomotricité », Partie 5, site personnel internet de l’auteure, lescarnetsdesentiers.com, 26-02-2019, np.

La théorisation de la thérapie psychomotrice prendra donc des attaches dans les différents mouvements sus-cités dans les parties précédentes, offrant la possibilité à des créateurs de poser un cadre à la pratique psychomotrice en tant que soin : la création de la psychomotricité comme soin à l’unité André Rousselle, hôpital Sainte Anne à Paris.

Dès le début du siècle et, notamment pour faire face à la tuberculose, le gouvernement Poincaré promeut la loi du 15 avril 1916 visant à la prise en charge et à la prophylaxie en dispensaire organisé des malades atteints de la tuberculose. Ces dispensaires publics auront par la suite des missions de santé publique qui s’étendront à la maladie mentale. Des asiles s’organiseront sous les directives des lois du 29 décembre 1920 à l’intention de certaines formes de psychopathies. Le service André Rousselle s’ouvre à cette occasion dans les locaux de l’hôpital Sainte Anne à Paris. Ici débutera une longue et fructueuse aventure, fondatrice de la psychomotricité, à partir de la recherche de Julian de Ajuriaguerra.

A l’hôpital André Rousselle, en 1947, le centre de guidance infantile s’organise sous la direction de Pierre Male. Les recherches s’orientent particulièrement vers le développement affectif et relationnel de l’enfant, entre le normal et le pathologique. Pierre Male travaille particulièrement sur la notion de « déconditionnement »[1] qui restera un élément central du cadre des soins psychomoteurs d’après Gisèle Soubiran : le déconditionnement est une approche favorisant l’expression de l’enfant sur ses symptômes tout en étant dans une permissivité et un accompagnement ouvert bien que vigilent et cadrant.

En 1948, Ajuriaguerra publie avec Antoine-Henri André-Thomas un ouvrage : « L’axe corporel, musculature et innervation »[2]. Ils poursuivront leurs recherches ensemble sur le tonus mais aussi sur la posture, sur les liens entre tonus et motricité sur un plan neurologique, mais également sur les apraxies gestuelles. En parallèle de ces recherches, Ajuriaguerra créé le « service de rééducation des troubles du langage et des troubles psycho-moteurs de l’enfant ». René Zazzo y travaille pour la partie psychologie, Mmes Borel-Maisonny et Granjon pour les troubles de l’apprentissage, de la lecture et de l’orthographe et Gisèle Soubiran est postée pour la psychomotricité. Se joindront à cette équipe, Marguerite Auzias, Jean Bergès, Irène Lézine, Mira Stamback pour ne nommer qu’eux. Ils poseront, ensemble, les bases de la psychomotricité en tant que pratique soignante, thérapeutique. Il faut souligner qu’à ce moment, Gisèle Soubiran, figure emblématique de la psychomotricité, kinésithérapeute, se forme elle-même depuis de nombreuses années en médecine et en psychologie. Elle complète son travail par une formation solide de danseuse. Elle devient en 1948 chef de service en psychomotricité du Centre de Rééducation psychomotrice et du langage, sous la coordination scientifique d’Ajuriaguerra. Soubiran s’exprime ainsi au sujet de ce dernier : « je considère que le père de la psychomotricité est monsieur de Ajuriaguerra. Moi je l’ai mise en pratique et véhiculée ensuite à travers le monde »[3].

Au sein de cette unité, la recherche alliée à la pratique des consultations bat son plein. Des tests crées mettent en évidence les troubles de l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et de la motricité. Pour répondre aux troubles constatés, les enfants concernés ont donc aussi une prise en charge en psychomotricité visant la coordination, l’intégration corporelle, la latéralité, les repères spatio-temporaux…

La relaxation prend rapidement une place importante sous la houlette de Gisèle Soubiran au sein des soins psychomoteurs tels qu’elle les conçoit. Ce travail insiste sur le tonus et la dimension tonique du corps. Pour elle, le tonus est le soubassement de la psychomotricité et du comportement. De fait, Soubiran et Ajuriaguerra insistent beaucoup sur la relaxation qui se fait une belle place dans le champ de la psychomotricité. Elle traite l’instabilité, en même temps, elle permet d’accéder à une conscience de soi et de son schéma corporel, pré-requis indispensables à la motricité adaptée et au bon usage du corps dans un cadre spatio-temporel. Gisèle Soubiran élabore des règles qui seront propres à la psychomotricité dans sa conception, en sus de la notion de déconditionnement : l’adaptation au patient, et non pas le contraire, et le maintien d’une distance de sécurité. Elle pense que « c’est le regard clinique sur le corps de l’autre qui donne une valeur à des signes reflétant l’émotivité du sujet »[4]. Elle ajoute « que la conscience corporelle est un préalable à toute modification du comportement »[5].

Une première définition de la psychomotricité est ainsi élaborée dans les locaux d’Henri Rousselle : « la psychomotricité consiste dans l’étude et le traitement des conduites motrices inadéquates, inadaptées à des situations évolutives, qu’elles soient imposées ou choisies, que les difficultés soient liées soit à des troubles d’origine psychogène provoquant une attitude réactionnelle, soit à une insuffisance d’équipements »[6]. Les liens entre la maîtrise du corps et les acquis symboliques sont pointés dans ce schéma de travail mis en œuvre par l’équipe d’Ajuriaguerra.

En 1959, Ajuriaguerra, pose les fondations de la psychomotricité et en même temps, il bouscule le décor de la pédopsychiatrie. Il étudie les dysfonctionnements nerveux et fonctionnels de l’intégration et de la désintégration fonctionnelle, de l’auto-organisation, de la juste place de la maturation et de l’expérience dans la réciprocité de leurs interactions. « Son concept de « dialogue tonique » en 1960, puis son manuel de psychiatrie en 1970 font alors autorité »[7]. Il poursuit ses travaux en consolidant ses convictions dans la ligne de celles d’Henri Wallon sur le concept de « dialogue tonico-émotionnel ». Il intègre également pour la compréhension des troubles psychomoteurs les apports de la neuropsychiatrie de Dupré, la psychologie génétique (et la lecture des phénomènes émotionnels) de Wallon, la phénoménologie de Merleau-Ponty, la psychanalyse de Freud. Il puise également dans les apports de Reich sur la « cuirasse caractérielle »[8] et ceux de Schultz et Jacobson sur la relaxation contrôlée[9]. Il essaie ainsi de rapprocher les disciplines. Son intérêt se porte alors sur le corps propre (selon les auteurs et les modèles, nommé « image du corps », « schéma postural », « schéma corporel », « image de soi », « somatognosie »). Il veut comprendre les sources neurologiques du corps propre mais comprend l’ampleur du travail et les débordements vers d’autres terrains que celui de la clinique anatomique. « II faudrait faire, dit Ajuriaguerra, la différence entre le corps perçu, le corps connu, le corps représenté, le corps vécu, qui ont des sens différents aux divers moments du développement ».[10] Pour avoir travaillé avec lui, Marguerite Auzias[11] présente « un homme ouvert et sans a priori de principes, neuropsychiatre et psychologue, comme Henri Wallon qu’il considère comme son maître »[12].

Lorsqu’il était sollicité et interpellé sur sa paternité de l’école française de psychomotricité, Ajuriaguerra précisait : « l’école française de Edouard Dupré et un certain nombre de psychiatres allemands (Boemstroem, Kleist, etc) ont introduit au début du 20ème siècle la notion de psychomotricité mais ce n’est qu’à partir de l’œuvre d’Henri Wallon sur les interrelations émotions-tonus et de Jean Piaget sur […] l’intelligence sensori-motrice que cette notion de psychomotricité prend une importance capitale en psychologie ».[13].En parallèle et en renforcement, les travaux de Georges Heuyer et son accompagnement à des prises en charge basées sur le rythme, l’introduction de la psychanalyse auprès des enfants (par Sarah Morgenstein), puis les empreintes successives de René Diatkine et de Roger Mises donneront à la psychanalyse la place qu’elle connait encore aujourd’hui en pédopsychiatrie.

Les enseignements et les légitimités de la profession

Le Dr Jean Bergès poursuit le travail d’Ajuriaguerra à la tête de l’unité Henri Rousselle quand celui-ci quitte la France pour la Suisse. Ce départ retarde un peu mais n’empêche pas en 1961, le premier enseignement de « rééducateur en psychomotricité », impulsé par la faculté de médecine. Il est naturellement créé à l’hôpital Rousselle. La structuration d’un enseignement en psychomotricité débute. Bernard Jolivet, médecin, en assume la responsabilité. Il poursuit les travaux avec Gisèle Soubiran. Cette formation dure une année pour des professionnels qui veulent compléter une formation déjà acquise (surtout des psychologues et des kinésithérapeutes). Les enseignements sont dispensés par des passionnés certes, mais venant encore de différents métiers. Cette évidence nécessitera des éclaircissements et la création d’espaces de recherche pour professionnaliser et homogénéiser l’enseignement.

En 1962, la formation passe d’un an à deux ans. Elle s’adresse dorénavant uniquement aux personnes souhaitant devenir rééducateurs en psychomotricité et non plus en complément d’un autre métier prévalant.

L’arrêté du 4 février 1963 créé le certificat en rééducation psychomotrice. Il sera dispensé par la faculté de médecine de Paris et le ministère de l’éducation nationale, sous deux chaires : la neuropsychiatrie infantile et la biologie appliquée à l’éducation physique et aux sports. De fait, la première année est dispensée à la Salpêtrière à Paris (plutôt orientée vers la neurologie, la gymnastique et les sports), alors que la deuxième année se déroule à André Rousselle à Sainte Anne, plutôt inclinée vers une approche relationnelle et psychocorporelle.

En 1969, Gisèle Soubiran ouvre la deuxième école de rééducateurs en psychomotricité à Paris : l’institut supérieur de rééducation psychomotrice (I.S.R.P). Nous pouvons situer ici André Lapierre et Bernard Aucouturier. Nous les retrouverons cités au travers de certains entretiens de notre thèse. Bernard Aucouturier est professeur d’éducation physique, il donne des cours à l’I.S.R.P avant de développer par la suite une approche en psychomotricité fondée essentiellement sur l’imaginaire de l’enfant. André Lapierre et Bernard Aucouturier sont les initiateurs de la psychomotricité dite relationnelle. Ils y développent les notions de fusion affective et d’identité.

La rationalité reprise en 1967 par Jean Le Boulch en psycho-cinétique propose les bases d’une approche rationnelle et praxique de la psychomotricité pour lutter contre l’échec scolaire. À cette époque, beaucoup de postes sont ouverts dans les établissements comme les instituts médico-éducatifs, en secteurs dédiés à la déficience intellectuelle.

En 1970, une nouvelle école ouvre ses portes à Toulouse.

Par décret du 15 février 1974, une nouvelle étape sera franchie avec la création du diplôme d’état de psychorééducateur. Ce terme insatisfaisant est le fruit d’une opposition du puissant syndicat des kinésithérapeutes (FFM) qui n’a pas voulu du mot « moteur » dans l’intitulé. Il a fait opposition face aux ministères de la santé et de l’enseignement supérieur. Ils obtiennent gain de cause. Pour valider ce nouveau diplôme de psychorééducateur, les étudiants devront avoir le baccalauréat et la durée des études passera de deux à trois années. Un numerus clausus impose un examen en fin de première année.

En 1974, deux nouvelles écoles sont ouvertes : celle de Lyon I à l’université Claude Bernard et celle de l’université de Bordeaux II-Victor Ségalen.

Gisèle Soubiran poursuit son œuvre notamment en tant que membre du Conseil supérieur des professions médicales et réussit à imposer des notions dans le programme d’enseignement, tels celles de « vécu corporel », de « réactions de prestance » ou « d’affectivité ». Françoise Giromini se souvient dans son ouvrage qu’en 1978 elles devaient « lutter pour faire accepter l’idée novatrice de travailler avec le désir du patient dans le soin, de le rendre acteur de sa thérapie en quelque sorte ! »[14].

Des revues spécialisées émergent également à partir des années soixante-dix : « La psychomotricité », « ISRP-Psy », « Thérapie psychomotrice », viendra « évolution psychomotrice ». Des congrès s’inaugurent et se poursuivent encore, le soin psychomoteur se structure autour de ses fondateurs. Les recherches sur la psychologie développementale, la psychopathologie, la psychologie cognitive et sur la neurologie accompagnent les travaux. Les tests sont de plus en plus nombreux pour repérer les troubles psychomoteurs et les sérier. Le métier se professionnalise et s’internationalise mais la thérapie psychomotrice « à la française » conserve une originalité dans sa conception globale du sujet et ses principaux modes d’intervention.

En 1985, le terme de psychomotricien est enfin reconnu et succède à celui de psychorééducateur sur les diplômes. Un arrêté du 13 juin 1983 place désormais un concours d’entrée en première année. En 1998[15], parait un décret qui encadre le programme de formation des psychomotriciens.

En 2012, environ 6000 psychomotriciens exerçaient en France. 914 nouveaux étudiants sont maintenant admis chaque année en première année

Le rappel des textes légaux principaux de l’exercice de la psychomotricité

Les dispositions principales sur le plan légal réglementant le métier de psychomotricien en vigueur à ce jour sont dans les textes de loi suivants[16] :

  • Décret 74-112 du15 février 1974 : instaure le diplôme de psycho-rééducateur.
  • Décret 85-188du 7 février 1985 : la dénomination de la profession évolue de psycho-rééducateur à psychomotricien.
  • Décret 88-659du 6 mai 1988 fixe le cadre de compétences des psychomotriciens
  • Décret 95-116du 4 février 1995. Inscription des psychomotriciens au livre IV de la Santé Publique. Ils deviennent auxiliaires de la médecine.
  • Ordonnance 2001-199du 1er mars 2001. Ordonnance relative à la transposition des directives 89/48/CEE du Conseil du 21 décembre 1988 et 92/51/CEE du Conseil du 18 juin 1992 concernant la reconnaissance des diplômes d’enseignement supérieur et des formations professionnelles.

[1] Citée par Giromini, Françoise, Monnier, Marie-Odile (coll), Gisèle Soubiran : des fondements à la recherche en psychomotricité, Paris, De Boeck Solal, p. 11.

[2] Ajuriaguerra, Julian, de, André-Thomas, Antoine- Henri, L’axe corporel, musculature et innervation, Paris, Masson, 1948.

[3] Giromini, Op cit, p. 15.

[4] Giromini, Op cit, p. 17.  

[5] Ibid

[6] Giromini, Op cit, p. 18.

[7] Ballouard, Christian, Le travail du psychomotricien, Paris, Dunod, 2003, p. 3.

[8] Reich, William, L’Analyse caractérielle, Orig. allemand Charakteranalyse, 1933. Éd. américaine Character Analysis, 1945, 1949, réimp. FSG, 1980.

[9] Afin que le lecteur saisisse bien l’importance de ces travaux et du pouvoir de rayonnement d’Ajuriaguerra, nous précisons que lors de notre propre formation en 1987-88-89, nous avons reçu les apports sur les relaxations de Schulz et de Jacobson.

[10] Berthoz, Alain, « Développement corporel et relation avec autrui », Colloque en hommage à Julian de Ajuriaguerra (1911-1993) organisé par la chaire de Physiologie de la perception et de l’action (Pr A. Berthoz) et l’association Corps et Psyché (Dr F. Joly), 1er et 2 Juillet 2010, pp. 22-23, p. 22.

[11] Auzias, Marguerite, « Julian de Ajuriaguerra disciple et continuateur de Henri Wallon », Enfance, t. 46, n° 1, pp. 93 à 99.

[12] Auzias, op cit, p. 93.

[13] Cité par marguerite Auzias, « Julian de Ajuriaguerra disciple et continuateur de Henri Wallon », Enfance, t. 46, n° 1, 1993, pp. 93 à 99, p. 97.

[14] Giromini, op cit, p. 73.

[15] Arrêté du 7 avril 1998 relatif aux études préparatoires au diplôme d’Etat de psychomotricien, voir en annexe 2.

[16] Légifrance, site internet : https://www.legifrance.gouv.fr.

HISTORIQUE, LA THERAPIE PSYCHOMOTRICE

PARTIE 3 LE MÉTIER DE PSYCHOMOTRICIEN, Construction des premières références théoriques de la psychomotricité (1947-2000) Les apports de la psychologie du développement

Pour citer cet article : Renard Karine, « Repères historiques et chronologiques de la psychomotricité comme soin », Partie 2, site personnel internet de l’auteure, lescarnetsdesentiers.com, 19-02-2019, np.L

La psychologie du développement impacte fortement le devenir et la justification de la psychomotricité. La plupart des tests psychomoteurs encore utilisés aujourd’hui sont issus des travaux de la psychologie du développement, par exemple ceux de Gesell (théoricien de l’approche maturationniste du développement, (1880-1969), tels les tests d’imitation de gestes de Mira Stamback (1966) ou de Berges-Lezine (1963).

Henri Wallon (1879-1962) et Jean Piaget (1896-1980) seront les figures principales de cette période du vingtième siècle de la psychologie du développement. Lev Semenovitch Vygotski (1896-1934) et plus tard Jérôme Bruner (1915-) auront leur part contributive dans ce mouvement.

Henri Wallon

Henri Wallon est à cette époque une figure marquante de l’histoire de la psychomotricité. En 1925, il soutient une thèse de médecine intitulée « Les stades et les troubles du développement psychomoteur et mental chez l’enfant ». Il met en évidence les relations symptomatiques entre la motricité, l’intelligence et l’affectif chez l’enfant normal. Il s’investit fortement sur les cooccurrences entre motricité et caractère. En 1925, dans son ouvrage « L’enfant turbulent », il insiste sur le fait que « le mouvement est d’abord l’unique expression et le premier instrument du psychisme »[1]. Il réfute les liens directs entre mouvements et localisations cérébrales et il introduit la notion de fonctionnement en systèmes où toutes les réactions du sujet participent aux fonctions et au fonctionnement de celles-ci. L’attention qu’il porte au schéma corporel a particulièrement influé sur les pratiques psychomotrices. Il pense le schéma corporel « indispensable à la construction de la personnalité de l’enfant (…), résultat et condition du juste rapport entre l’individu et son milieu »[2]. Wallon accordera une grande place à la posture, à la fonction posturale et au tonus comme étant en liens ténus avec les émotions du sujet. Il pense que toute désorganisation est destinée à compenser des perturbations, l’organisme et la sphère affective cherchant à rééquilibrer les systèmes corporels troublés. Il s’intéresse également à la fonction d’expression et d’action sur autrui des émotions notamment les mimiques. L’équipe d’Henri Rousselle que nous évoquerons par la suite, dirigée par Julian de Ajuriaguerra sera elle aussi fortement influencée par les travaux d’Henri Wallon. Wallon accorde ainsi une structuration au métier émergeant en rapprochant pour « la première fois à la notion de psychomotricité, celle de développement (ou de stade), de trouble (ou de syndrome), de type »[3].

Des éducateurs comme Guilmain pré-cité, des psychologues comme René Zazzo et surtout Julian de Ajuriaguerra en seront les continuateurs.

Jean Piaget

Après 1960, les recherches du genevois auront un impact sans précédent sur la thérapie psychomotrice. Ajuriaguerra s’installant à Genève, il découvre les travaux de Piaget et les communique en France. Piaget travaille inlassablement sur les mécanismes de l’intelligence et plus précisément de l’acquisition des notions de volume, de mouvement, d’espace, etc. Il comprend que le mouvement est en premier le seul moyen d’expression du psychisme. Par les schèmes sensori-moteurs (succion, vision, préhension), se coordonnent les structures du mouvement, assurant ainsi leur « assimilation » (interne) et leur « accommodation » (externe). Là, il situe le départ du développement de l’intelligence. Piaget pense que le mouvement est psychisme. Il soutiendra également la thèse d’une pensée associée au langage (intelligence verbale) et d’une seconde non associée (intelligence non verbale).

Les psychomotriciens retiendront de Piaget l’idée nette que les mécanismes de structuration de l’intelligence opératoire se déroulent au même plan que les réactions circulaires du stade sensori-moteur entre zéro et deux ans. La circularité entre action et effet est comprise par Piaget comme des articulations effectives sur le plan de la construction intellectuelle (par exemple la coordination entre la vision et la préhension). Si des perturbateurs interviennent dans ces phases de développements (pathologiques ou sociaux), toute la structure risque d’être atteinte. S’ensuit l’idée de psychomotriciens devant s’attacher à reconstruire ou à consolider les liens et les manquements entre ces éléments pour favoriser l’accès à la fonction symbolique et à la conceptualisation.

Lev Vygotski (1896-1934), en 1933, conforte par ses travaux l’influence de l’environnement : « Derrière toutes les fonctions supérieures et ses relations, il y a, génétiquement, des relations sociales, des véritables relations entre personnes »[4]. Bruner avance comparablement que la pensée de l’homme provient des interactions entre les structures mentales et les interactions humaines. Les travaux d’Hubert Montagner, à partir de 1970, sur l’observation de très jeunes enfants en crèche actualisent les travaux de Wallon. Nous retiendrons sa contribution précieuse sur la dimension affective des émotions, des postures et des mimiques. Il les nomme « communication affective »[5].


[1] Wallon, Henri, L’enfant turbulent, Paris, Alcan, 1925.

[2] Wallon, Henri, « Importance du mouvement dans le développement psychologique de l’enfant », 1956, Le réel de l’enfant, 1959b, p. 263.

[3] Camus, op cit, p. 23.

[4] Vygotski, Lev, « Infancy » (1933), The Collected Works of Vygotsky, vol. 5, New York: Plenum, Press, 1998, p. 91.

[5] Montagner, Hubert, L’enfant et la communication, Comment gestes, attitudes, vocalisations deviennent des messages, Paris, Dunod, 2012.

HISTORIQUE, LA THERAPIE PSYCHOMOTRICE

PARTIE 1 : LE MÉTIER DE PSYCHOMOTRICIEN, PREMIÈRES FONDATIONS DE LA PSYCHOMOTRICITÉ COMME SOIN

Pour citer cet article : Renard Karine, « Repères historiques et chronologiques de la psychomotricité comme soin », site personnel internet de l’auteure, lescarnetsdesentiers.com, 19-02-2019, np.

Le métier de psychomotricien est le fruit d’une élaboration lente, appuyée par quelques pionniers convaincus du bien-fondé de cette approche particulière du corps avec le corps, celui de la personne soignée et celui du soignant. Cette construction débute à l’aube du vingtième siècle et se poursuit encore actuellement. Elle est traversée par différents courants théoriques majeurs qui s’éloignent parfois les uns des autres, se rassemblent pour laisser place à la psychomotricité en tant que métier de soin. C’est par la clinique et pour répondre aux besoins des personnes accueillies que le métier s’échafaude au fil du temps. Des figures majeures l’ont formalisé, laissant trace parfois sans en avoir conscience dans l’instant. La reconnaissance de cette profession est liée également à un enseignement qui, avec des appuis légaux a consolidé sa légitimité. L’évolution souhaitable s’oriente maintenant vers une insertion dans la dynamique universitaire officielle par un cursus licence-master-doctorat[1]. L’évolution de l’enseignement de trois ans actuellement à cinq ans est également recherchée.

Les étapes décrites dans les parties suivantes sont le reflet des moments les plus marquants de l’histoire de la thérapie psychomotrice et des mouvements théoriques qui l’ont traversée et l’animent encore. Ces modélisations sources de la psychomotricité ont toutes un même objectif : corriger ou apporter des améliorations au développement corporel harmonieux de l’être humain. Elles ouvrent des voies de compréhension sur les pratiques psychomotrices d’aujourd’hui. Ces approches parfois différentes sont également intimement liées aux différents courants qui ont marqué la théorisation du corps, les évolutions majeures en psychologie, en psychiatrie, en neurologie et de leurs liens interdisciplinaires. De la volonté sociale du corps « droit » de l’après-guerre à l’expression libératrice du sujet, le cheminement de la psychomotricité et de ses références est pluriel. La thérapie psychomotrice prend une place singulière dans le champ paramédical car elle s’attache au corps et à ses mouvements dans l’espace et le temps, à son développement, à son être et à son avoir. Ce corps pertinent pour les psychomotriciens est pour lui toujours organisé autour de trois éléments majeurs : le corps mécanique (lié à la production du mouvement, en état d’équilibre de ses systèmes physiques), le corps énergétique, en action (lié à ce qui anime le corps et lui permet des échanges intérieur et extérieur) et le corps somatique (ce qui lui donne forme et fonction). Jean le Camus, psychomotricien et docteur ès lettres aura cette première expression pour qualifier ces trois corps en un corps : « la superstructure »[2]. Il nommera plus sérieusement l’assemblage de cette triade « corps subtil »[3], comme pour en souligner à la fois, la force, la douceur et la complexité.

Les fondations de la psychomotricité

La création du mot « psychomoteur »

Jean-Michel Lehmans nous apprend[4] qu’en 1843, à partir de ses observations de patients, W. Griesinger, utilise le mot « psychomoteur » comme symptôme dans l’hypotonie d’une personne déprimée. L’adjectif « psychomoteur », est utilisé à nouveau vers 1870 suite aux travaux d’E. Hitzig, psychiatre et G. Fritsch, anatomiste, pour nommer les régions de l’écorce cérébrale liées aux aires purement motrices. Stimulées électriquement, ces nouvelles zones repérées, suscitent « des contractions musculaires dans la moitié opposée du corps »[5]. Se réalise également à cet endroit, une connexion entre l’image mentale et le mouvement. Les centres psychomoteurs étaient alors ce que Georges Vigarello appelle « la mince portion d’espace où se réalise le passage d’une idée à son investissement corporel »[6]. Il souligne en ces termes ces centres neurologiques localisant une articulation, certes observée expérimentalement, mais sans connaissance réelle de la manière dont ces processus entre psyché et motricité s’accordent.

L’affaiblissement du dualisme corporel

Le dualisme né d’une conception d’un corps clivé entre son esprit et son corps charnel est, depuis l’origine du métier la cible préférée des psychomotriciens, parfois dans une obstination étrange et caricaturale. Descartes, pourtant, pointe déjà en son temps le caractère sensible du corps par ces mots : « la nature m’enseigne par ces sentiments de douleur, de joie, de soif, etc… que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, […], mais outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement, et tellement confondu et mêlé que je compose comme un tout avec lui »[7]. Le psychomotricien ne trouverait rien à redire à une telle affirmation. Mais Descartes ne s’arrête pas là. Il ne « distinguait point l’esprit de l’âme »[8], affirmation peu scientifique pour nos chercheurs et peu crédible pour nos psychomotriciens en quête d’unité corporelle. Cette croyance digne de foi procure de la confusion autour de la notion de sensible et d’affectif qu’il développe par ailleurs. De plus, le corps trop instrumentalisé ne pouvait pas résister aux connaissances actuelles. Les psychomotriciens ont, depuis le début, pressenti que le corps n’était pas cet objet utile et asservi à la psyché, instance de contrôle supérieur, « une chose qui participe à rien de ce qui appartient au corps »[9].

Prémices d’une approche unifiée du corps (1860-1950)

Cette ouverture a d’abord été créée par les constats médicaux :

La pathologie corticale mise à jour par Paul Broca ouvre la voie. L’aphasie (1861) montre qu’une atteinte est possible sans localisation réelle d’une lésion au cerveau. Ce ne sont pas les fonctions elles-mêmes qui sont altérées mais l’utilisation de la fonction.

La neurophysiologie emboîte le pas quand, en 1906, les travaux de Charles Scott Sherrington montrent l’utilité des mouvements en tant que réflexes de protection biologique du corps :

  • Réflexe nociceptif de flexion pour la protection du corps,
  • Réflexe myotatique d’extension servant le redressement de l’axe et la posture debout.

La neuropsychiatrie enfin, bouleverse les idées dualistes en la personne d’Edouard Dupré, qui, en 1915, décrit la première déséquilibration motrice qu’il intitule « débilité motrice »[10], la reliant à la débilité mentale. Il la tient comme congénitale ou se révélant très précocement. Mettant en lien les anomalies motrices et le développement psychique, le syndrome qu’il décrit in fine, comprend des exagérations et des perturbations des réflexes ostéo-tendineux, des syncinésies et des paratonies. Ces apports sur l’étiopathogénie du syndrome, l’approchant du développement normal du nourrisson et de ses capacités l’amène à introduire la notion de différents degrés entre le normal et le pathologique. Cet ensemble représente un tableau clinique d’un déficit psychomoteur qui fait de Dupré l’ancêtre des travaux sur les troubles psychomoteurs identifiés.

Ces trois axes sont significatifs d’une avancée vers une organisation du corps non dualiste, de plus, pourvue d’un système où la motricité prend une place active.

Premières pratiques psychomotrices identifiées

Dès la fin du 19ème siècle, nous pouvons esquisser les débuts de la pratique psychomotrice par une approche qui se veut globale et conceptuelle d’une recherche de résolution entre corps et problématiques psychologiques. Philippe Tissié (1852-1935), en est le précurseur. Médecin neuropsychiatre, il crée la gymnastique médico-psychologique. Il travaille pour l’avènement d’une autre forme d’éducation physique, convaincu que des liens ténus existent entre le psychisme et la motricité. Il nomme sa pratique innovante « psycho-dynamie »[11]. Il l’utilise contre les tics, phobies, spasmes et autres maladies nerveuses qui auraient pour origine la volonté. Il innove par sa conviction qu’il faut « assurer l’entraînement des centres psychomoteurs par les associations multiples et répétées entre le mouvement et la pensée et entre la pensée et le mouvement »[12]. Cette thèse volontariste se complète par une prise en compte de la zone du cerveau où se conjuguent l’idéation et l’ordre moteur. L’aboutissement de cette approche souligne le renforcement de la dialectique des exercices corporels et de la pensée, soumise à la volonté.

Edouard Guilmain (1901-1983), professeur en classe de perfectionnement, travaille pour sa part sur les exercices corporels qui permettraient de résoudre les problèmes psychologiques. Il s’oriente ainsi dans une démarche soignante. Guilmain transcrit son travail dans un manuel qui s’adresse à des enfants dont la scolarité est mise à mal. Il s’intéresse à une autre population qui souffre conjointement de problèmes moteurs et dits de caractère. Ils sont en échec scolaire, inadaptés socialement. Guilmain porte son attention sur le tonus et les troubles moteurs qui, d’après lui, sont les leviers les plus simples pour adoucir le caractère de ces jeunes. Il souhaite « reconstruire le soubassement du comportement d’un individu par la combinaison de son activité posturale, de son activité de relation et de son activité intellectuelle »[13]. Sa pratique passe initialement par des exercices posturaux, d’équilibre et de contenance des expressions faciales, puis vient le développement de la coordination. Les réactions émotionnelles sont atténuées par des exercices de maîtrise. En dernière partie, la capacité de raisonnement est constamment mise en avant par des exercices qui allient le rythme, les mouvements en symétrie, en dissymétrie, en asymétrie. Guilmain s’inspire des travaux d’Henri Wallon et fait sien ces propos : « ne pas céder aux émotions, c’est avoir acquis l’aptitude de leur opposer l’activité des sens et de l’intelligence »[14]. Il initie l’examen psychomoteur dès 1935 et s’attache à proposer des indications, des actions à mener, des objectifs, etc… Il publiera en 1948 son ouvrage les tests moteurs et psychomoteurs[15]. Ceux-ci serviront d’ailleurs ultérieurement à Gisèle Soubiran pour l’élaboration du premier bilan psychomoteur. Guilmain propose son modèle intégrationniste afin de parachever l’intégration de moyens plus complexes dans le système nerveux et suppléer ainsi aux fonctions archaïques, plus présentes naturellement à son avis. Son développement théorique se heurtera pourtant à la critique de Wallon qui pointe un modèle un peu trop réducteur de ponts entre le mouvement et l’intelligence. En effet, Wallon, dans ses travaux, n’oubliait pas les versants sociaux, les relations de l’enfant avec autrui et son environnement.

Par ces constructions initiales, la psychomotricité s’inscrit dans des tentatives plus ou moins fructueuses de rapprochements entre la clinique, la psychologie biologiste de Wallon, l’éducation physique et la neurologie. Une amorce de relation entre ces différents champs se dessine.


[1] Voir à ce sujet les échanges et pétitions : https://www.mesopinions.com/petition/sante/defense-diplome-psychomotricite-niveau-licence/8815

[2] Camus, Jean, le, Pratiques psychomotrices, Paris, Mardaga.

[3] Camus, op cit.

[4] Lehmans, Jean-Michel, « Charcot, Freud : le rendez-vous manqué à la Salpêtrière », Évolutions psychomotrices, n° 50, 2000, pp. 171-176.

[5] Hecaen, Henri, Jeannerod, Marc, Du contrôle moteur à l’organisation du geste, Paris, Masson, 1978.

[6] Vigarello, Georges, « Evolution et ambiguïté de la référence savante dans les pratiques psychomotrices », Travaux et recherches INSEP, n° 4, 1979, pp. 29-35.

[7] Descartes, René, Méditations métaphysiques, (1641), Paris, Garnier Flammarion, 1979.

[8] Descartes, op cit.

[9] Descartes, op cit.

[10] Dupré, Edouard, Merklen, P, La débilité motrice dans ses rapports à la débilité mentale, apport au 19ème congrès des aliénistes et neurologistes français, Nantes, 1909.

[11] Camus, op cit.

[12] Tissié, Philippe, L’éducation physique, Paris, librairie Larousse, 1901.

[13] Guilmain, Edouard, Fonctions psycho-motrices et troubles du comportement, Paris, Foyer central d’hygiène, 1935.

[14] Wallon, Henri, Les origines du caractère chez l’enfant, Paris, Puf, 1972, 4ème ed.

[15] Guilmain, op cit, 1948.