CORPS ET PRINCIPES D’ACTION EN THÉRAPIE PSYCHOMOTRICE

SYNTHÈSE DE THÈSE DE DOCTORAT EN SCIENCES DE L’EDUCATION DE KARINE RENARD / 2012 – NOVEMBRE 2018

Dans son ensemble, le travail de thèse de doctorat que j’ai mené pendant six ans s’inscrit dans une recherche d’unité des savoirs d’action des psychomotriciens et non d’une standardisation. Au regard de sa volonté actuelle de s’inscrire dans une insertion des études dans un parcours LMDE, c’est un défi de préciser davantage le cœur de ce métier et d’en souligner la richesse sans l’appauvrir. J’ai voulu contribuer à la réflexion de cette profession sur elle-même, montrer en quoi et comment il est efficace de promouvoir ses grands gestes et principes fondateurs.

A partir de mon expérience, de mes échanges, et de mes lectures, j’ai fait le constat des difficultés toujours actuelles des psychomotriciens à énoncer les généralités de leur pratique professionnelle et à les relier à des références théoriques utilisables dans leur pratique. Une pratique professionnelle insuffisamment explicite qui m’a amené à rechercher, et c’est l’objet de ma thèse, la consolidation d’un sens partageable par tous du métier, en explicitant ses objets communs pour gagner en intelligibilité de l’action et ainsi poursuivre la modélisation de la profession sans en nier les spécificités et ses nombreuses variations créatives.

Ce que je soutiens, c’est l’existence de principes d’action en thérapie psychomotrice, et la nécessité de les mettre en lumière de façon structurée, ce que je me suis attachée à faire. Ces principes d’actions sont les fondamentaux actifs du psychomotricien, ils dirigent son corps dans l’action, ses gestes, et sa considération du sujet soigné. Ma thèse soutient l’idée qu’ils sont partageables par tous les psychomotriciens. Je rappelle ici l’étendue des personnes pouvant prétendre aux soins en psychomotricité, allant de la prénatalité aux personnes en fin de vie, de tout âge et de toutes pathologies, du fait même des indications centrées sur la notion de trouble psychomoteur.

Les psychomotriciens possèdent des savoirs d’actions sensibles qui s’accordent aux techniques spécifiques, elles, aux pathologies, aux âges, aux évaluations normées. Ces savoirs sont assemblables en notions et en thèmes directeurs, attachés à des théories. Je suis entrée dans un processus de clarification, un repérage de ce qui ne se raconte pas d’ordinaire, de ce qui se déploie au cœur des séances, au creux des interactions. Ces savoirs, sensibles, qui, pour beaucoup, se transmettent avec les maîtres de stage, au cours de la formation, j’ai cherché à les montrer dans leurs aspects concrets pour les théoriser ensuite et leur donner des significations pour le soin. Ces principes d’action s’appuient et questionnent tous l’intersubjectivité et plus précisément l’intercorporéité en mouvement, ce qui se passe dans l’entre-deux corps, et, à cet endroit, ce qui lui permet de devenir soignant. Là où le geste, pensé comme un traversant corporel, par son élan de partage, devient geste de soin à part entière. Le psychomotricien travaille en effet, par son geste pour le geste de l’autre, par son corps pour le corps de l’autre, par l’action, pour l’action.

C’est ainsi que j’ai été amené à réaliser ce travail d’énonciation en pensant l’assemblement de ces principes sous le terme de la geste des psychomotriciens. Ces chansons médiévales, à l’origine de ce mot, mettent en action le corps du narrateur, interpellent celui de l’écoutant, le sollicitant dans sa danse gestuelle pour ajouter et enchanter l’histoire racontée. Le psychomotricien, par son corps, entre aussi dans une sorte de danse partagée, il reprend de façon constante et cohérente des savoirs sensibles qui lui permettent d’atteindre ses objectifs thérapeutiques. Ces savoirs assemblés de la geste, sont au nombre de onze, je les ai compris à partir des énoncés de travail concrets (les miens et ceux de mes pairs) et de mes recherches. Si je les reprends ici, nous trouvons le geste impressif, celui de répétition, de concordance, de soutien de la spontanéité, le geste de la trace de soi, du redressement, le geste lié à « laisser le corps faire », le geste de voix et de silence, celui de confiance, celui de situation corporelle, enfin le geste de plaisir. Ces gestes « synthèses », transversaux à la pratique professionnelle des psychomotriciens, ils sont nés au fur et à mesure de l’écriture de la thèse. Si certains se sont montrés évidents comme le geste d’impression ou celui de redressement, tant ils sont reliés au développement psychomoteur, d’autres ont été plus longs à mâturer comme celui de la voix et du silence, celui de la situation de place. Il est aussi complexe de vouloir théoriser des notions qui peuvent sembler évidentes pour l’ensemble des professionnels de soins et pas uniquement les psychomotriciens (comme le geste de confiance, mais ici corporellement sollicité) mais je me suis appliquée au fil de cette geste professionnelle à montrer que des « allants de soi », ne sont pas si simples à repérer et à professionnaliser, comme la sincérité mise dans l’acte, la sollicitude, l’authenticité intentionnelle. Ils sont profondément incarnés par les psychomotriciens et générés corporellement, ils viennent sous-tendre et activer l’intercorporéité adéquate, devenant soin en stimulant la vitalité de l’action et le corps compris comme activité. J’ai pleinement souscrit à la compréhension du corps comme activité de Jean-François Billeter comprise comme le lieu de « toute l’activité non consciente qui porte mon activité consciente et d’où surgit la nouveauté ». Cet assemblage de notions décrit sous la forme de gestes me semble aussi pertinent pour la transmission et la formation des psychomotriciens. Au-delà de mots évocateurs, simples et compris par tous rapidement, ma démarche est aussi didactique. Elle permet il me semble de donner des symboles nourris de théories, et de renforcer par là même le socle de savoirs de la thérapie psychomotrice et son apprentissage.

Je me suis attachée au concept d’action pour penser ces principes. La philosophie phénoménologique m’a servi de base d’analyse de la relation à l’autre, c’est une mise en disposition de ma pensée pour conserver l’essentiel de l’action professionnelle du psychomotricien, d’autre part pour pouvoir y attacher les champs disciplinaires complémentaires indispensables comme la psychologie du développement, celle cognitive, la physiologie, etc… Cette démarche de considération et d’entrée en soin par le manifeste du sujet en premier lieu, du vécu exploité s’est in fine imposée naturellement tant elle est ancrée dans la pratique du psychomotricien. La phénoménologie, et les travaux de Merleau Ponty notamment m’ont permis de saisir l’ampleur des articulations entre les différents systèmes et organes du corps, ses capacités, ses états, en incluant toute la dimension des corps entre eux. La difficulté de l’étendu du travail et des savoirs nécessaires aux psychomotriciens apparaissent ici et il me semble urgent en effet de renforcer la durée des études de cette discipline de trois ans à cinq ans pour se saisir de la complexité corporelle.

La thèse est structuré en chapitres majeurs pour aboutir à la description de ces principes d’action sous forme de gestes. Je noterai notamment ici le chapitre sur la notion de « trouble psychomoteur ». Elle est incontournable pour aborder l’entrée en soins du psychomotricien et cet attachement qu’ils énoncent fréquemment au corps pris dans sa globalité. Nous décrivons au final le trouble comme une entrave de la fonction instrumentale, évolutif par principe. J’ai voulu formaliser une méthodologie d’approche du sujet psychomoteur et du trouble dont il est porteur. Car, comme je le précise dans la thèse, il s’agit d’un sujet troublé dans son ensemble auquel nous nous adressons. Cette étape de structuration qui m’est venue assez tardivement dans l’écriture de la thèse est à mon sens essentiel pour le psychomotricien quand il débute des séances avec une personne. Il peut ainsi se mettre dans la posture adéquate, phénoménologique, et réfléchir à partir du sujet dans ce qu’il donne à voir de sa problématique, de son trouble et entrer par ce biais de l’action dans une démarche d’analyse. En posture phénoménologique, le psychomotricien s’ajuste en « porosité » corporelle, pour saisir les vécus, et installer une co-corporéité sensible pour activer les leviers de l’intercorporéité.

Un chapitre lié au développement psychomoteur nourrit les bases théoriques de ma recherche. Il est tout entier tourné vers le corps compris comme une totalité vivante, unité sensible et lieu de toute personne. Ensuite succède celui sur le concept d’action avec ses deux dimensions majeures du corps emporté dans l’action circulaire et donnant le geste de soin d’impression, puis l’action évolutive, aux gestes tournés vers l’extérieur de soi.

L’engagement corporel, détaillé, est le mode d’entrée en soins particulier des psychomotriciens, c’est par ce biais, par leur corps, qu’ils interrogent, interagissent et soignent les personnes. Cet engagement corporel, qu’il soit en corps à corps sollicitant le toucher ou plus distancé, est constant. Le corps, compris là encore comme totalité dynamique, tant physique que psychique.

La méthodologie du travail de thèse s’appuie sur mon expérience personnelle et l’enquête auprès de psychomotriciens, afin d’éclairer la densité et la diversité des entrées en soins psychomoteurs par l’action, et d’en mesurer les risques. En effet l’implication corporelle expose, je pense, le psychomotricien à perdre en réflexion et en capacité d’analyse.

Enfin, à partir de ce travail méthodologique, j’ai relevé certains gestes comme le geste de situation de place, revenant sans cesse dans les propos des professionnels : aider à prendre sa place, à trouver ou comprendre sa place, son espace corporel placé et par extension sa place au sein de la famille, de la société …

Avec l’élaboration de ces principes d’action, c’est le processus de subjectivation par le soin psychomoteur, le processus de subjectivation par l’action et le geste qui sont interrogés dans ma recherche. Le psychomotricien travaille sur le devenir sujet psychomoteur, au sens d’un sujet pleinement ancré dans son corps toujours compris comme totalité, en lien avec son environnement humain et matériel, en favorisant toujours l’expression, la mise en créativité et la liberté émancipatrice du sujet par son corps.

En conclusion, le psychomotricien est le plus souvent un générateur de commencement : celui du geste adressé, de l’expression, de la situation, du dépliement du corps concret, de sa structuration psychomotrice même, de l’intégration des marqueurs de confiance, activant ainsi des processus cognitifs et d’échanges sensibles adaptés et acceptés pleinement entre les personnes.

La geste du psychomotricien sollicite l’expérience corporelle comme soin. Les gestes énoncés sont les savoirs d’action sensibles assemblés pour une consolidation de cette profession.

La geste des gestes :

Nous avons repéré dans les pratiques onze gestes principes d’action sous-tendus par l’engagement corporel du psychomotricien et sa technicité. Tous ont pour objet la transversalité de la pratique professionnelle, en lien avec l’action :

En lien avec l’action circulaire :

Le geste impressif, est particulièrement centré sur le mouvement d’enroulement et d’adduction, les ramenés à soi physiques et psychiques. Le mouvement impressif permet au sujet de reprendre confiance et stabilité en ses vécus interactifs émotionnels et physiques. Il vise la stabilisation et la cohérence interne proposant au sujet un chemin de structuration des perceptions, une intégration corporelle des structures fondamentales psychomotrices.

Le geste de répétition, répétition non pathologique, indispensable à l’apprentissage, à l’intégration du geste. À partir de la répétition, s’inscrit la sécurité dans l’appropriation des vécus. L’essai-erreur permet d’ajuster et de tranquilliser les acquis.

Le geste de concordance est éminemment au cœur de la pratique professionnelle en psychomotricité. Situé au plus sensible de l’engagement corporel, le psychomotricien crée la médiation ou la remédiation d’ajustements tonico-émotionnels, musculaires de l’échange princeps entre le sujet et le monde, afin que le monde devienne monde pour soi. Le geste de concordance revêt un costume de micro-ajustements, de distance calculée entre les corps, d’un « sentir » à un « ressentir » le corps de l’autre pour entrer en contact corporel, dans sa totalité physique et psychique. Là où l’accordage entre deux sujets peut trouver sa place et tendre son geste.

En lien avec l’action évolutive :

Le geste de redressement corporel : l’attention est portée au mouvement dynamique du corps, au geste sur l’action dans ses caractères évolutifs et expressifs. Ce geste soutien et conforte le redressement, cet investissement physique et psychique de l’espace vers le haut, vers un projeté de soi devenu possible. La marche et la préhension ouvrent aux découvertes et aux explorations multiples.

Le geste de soutien de la spontanéité, là où la nouveauté rejoint la surprise et l’étonnement du surgissement qui vient à soi. Ce sont autant de déstabilisations évolutives en commencements fertiles. Par l’action, le sujet crée en situation de soins, donc accompagné, des expériences structurantes, métabolisantes, qui sont autant d’ajouts et de potentiels évoluant de l’émergence vers la connaissance.

Le geste de soutien de la trace de soi : la trace, indice signifiant du sujet rend visible à soi, visible aux autres, visible au monde. Elle fait lien dans l’échange et montre ce qui de soi est sensible, corporel. Elle participe à l’éclosion du sujet et, par sa dimension réflexive importante ajoute à son être-au-monde.

S’ajoutent à ces gestes liés aux deux dimensions de l’action, les gestes suivants, attachés à l’engagement corporel :

Le geste associé au « laisser le corps faire » : Le sujet sait, consciemment ou non, ce qui est bon pour lui. Son corps le sait. Ce principe d’action nous ramène à l’expérience corporelle comme condition de développement psychomoteur et plus encore comme condition de subjectivation. Le psychomotricien, par sa posture et ses modalités d’entrée en soins pose les conditions de l’expérience corporelle et de son intégration.

Le geste de confiance : la confiance, en soi et en l’autre, en l’existence et en son environnement est transversale et fondamentale. Elle s’établit au fil de la vie dans le concret de l’intercorporéité sensible d’une part, par des actes marqués d’autre part. Non imposable, elle est le fruit d’une posture et d’une attitude, où l’engagement authentique du soignant situe le sujet d’égal à égal.

Le geste de voix et de silence : la voix entre et sort du corps, ponctuée éventuellement par des mots, des silences, des sons plus ou moins signifiants. La voix est impressive et expressive, fluctuant sur la respiration vitale. Elle pose et signifie ce qui de soi va à l’autre et en revient par son écoute. C’est une médiation exceptionnelle pour le psychomotricien, là où l’appropriation du sujet peut aussi se révéler et prendre corps, de sa forme la plus simple (aux sons émis) à la plus précise symboliquement, aux phrases articulées et construites pour la transmission.

Le geste de situation corporelle : se vivre à sa place, en concordance avec les autres sans se sentir envahi, c’est accorder un espace à son corps, vis-à-vis d’autrui et de l’espace commun à tous. C’est se savoir différent. Sa coordination s’ajuste, le sujet est calé en son corps. Le sujet placé est en ancrage dans son schéma corporel, dans ses sensations, dans sa sensation d’existence. Il est sujet dans son espace.

Le geste de plaisir : à la confluence de la physiologie et de la psychologie, le plaisir inonde le corps, c’est un moteur puissant d’intégration. Il est vecteur d’ouverture à l’autre, dans le moment du partage. Intrinsèquement relié à l’expérience, il se vit dans l’instant et prend valeur de transformateur des éléments concourant à la psychomotricité du sujet en sens et en symbolisation.

La geste du psychomotricien est entièrement sous-tendue par l’originalité de son mode d’action : son engagement corporel. Par une co-corporéité active, il accompagne le sujet accompagné dans son processus de soin, sollicitant les propriétés de l’intercorporéité. Par ces principes d’action mis en œuvre, le psychomotricien ira « saisir la subjectivité corporelle au cœur de l’acte perceptif ».[1] Par le geste et l’action traversante, il emporte le corps-activité du sujet dans un mouvement dynamique où le sensible mobilisé, active les coordinations et les structurations physiques, physiologiques, psychologiques et psychiques du sujet. André Jacob rappelle le dynamisme du développement d’un être humain, « plus qu’un point de départ […], toujours en partance, l’individu dessine des lignes de force »[2]. Les lignes de force sont « formantes ou déformantes »[3], elles peuvent en fait s’orienter fortement en lignes de faiblesses où le sujet est aspiré par la fonctionnalité, entraînant un assujettissement social, pouvant décliner, tout autant que vers la force de vie. Car le sujet, parfois, ne vit pas avec son corps en pleine harmonie, il compose. Il peut être « présent-absent »[4] à lui-même et utiliser son propre corps comme un outil sans y prêter attention. Un « sujet corporel », contenu, relié, peut se traduire par un être en activité, en « processus corporel » actif, en prise avec le temps et l’espace comme unificateurs à lui-même et à autrui, incorporant des données sensibles reçues pour un mieux-être. Le sujet, au cours de ses expériences, porte son attention sur son vécu et autant que possible et nécessaire transforme ses éprouvés en pensées.


[1] Bois, Danis, ressource électronique : http://danis-bois.fr/?p=1484

[2] Jacob, André, Esquisse d’une anthropologie, Paris, CNRS éditions, 2011, p. 88.

[3] Jacob, André, Esquisse d’une anthropologie, Paris, CNRS éditions, 2011, p. 88.

[4] Bois, Danis, « Vers une formalisation de la relation au corps sensible », extraits de thèse de doctorat de Danis Bois, ressource électronique http://danis-bois.fr/?m=201404, 2014, np.

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