EDUCATION ET SOINS

CINDY PSYCHOMOTRICITÉ EN SOINS PALLIATIFS

Je propose ici la narration d’un accompagnement en soins pour illustrer le travail en thérapie psychomotrice orienté vers l’action circulaire (qui revient à soi) et le geste impressif.

Préambule :

Cette narration se situe dans une démarche phénoménologique de l’écoute de « ce qui se passe » maintenant, par les éprouvés et les actes. « Ce qui se passe n’est pas uniquement ce qui se voit », mais aussi ce qui se ressent, se pressent et se transforme. Il fait le choix original de son implication corporelle subjective où ses éprouvés se mettent en activité, en expérience, pour soigner le sujet. Il cherche à « corriger un état d’indétermination relative »[1] en permettant aux éprouvés de se corréler. Mais pour proposer ce travail d’accompagnement, il s’implique corporellement dans le questionnement, les réponses appartenant au sujet qui consulte. Le psychomotricien recherche, dans son écoute la forme gestuelle sensible de « l’intelligibilité des relations humaines »[2], ce qui peut être compris, perçu par l’autre pour produire de la connaissance par le geste. Nous soutenons la thèse que c’est à cette condition d’une implication majeure qu’il pourra accompagner justement et efficacement, de la bonne place, la personne en difficultés psychomotrices, par la construction, en sus de sa formation initiale, de ses principes d’action faisant application d’une éthique pratique corrélée à la conception psychomotrice du sujet.

J’ai soigné cette enfant pendant dix mois, dans un centre cardiologique infantile.

Cindy a neuf mois quand une indication en thérapie psychomotrice est posée. Elle est atteinte d’un syndrome qui a nécessité dès sa naissance une hospitalisation. Le pronostic vital est très faible, quelques mois. Sans visites, elle est dans une solitude importante, dans son lit en permanence en dehors des soins techniques. Son petit corps est déformé, décharné, elle montre des signes d’abandonnisme mais son regard est présent, scrutant les gestes et la personne qui lui parle. Mon objectif initial est spontanément de lui donner des contacts doux et chaleureux car je ressens beaucoup de tristesse en la voyant en proclive dans son lit, seule ainsi et un élan me tend vers elle pour lui apporter du bon, juste du bon. Cette première impression affective est corroborée par l’analyse entre ses symptômes et l’indispensable contact corporel, l’ajustement tonico-émotionnel source de concordance. Elle ne tient pas assise, même avec appuis, le port de tête est instable. Je la détache de son lit et je la prends dans mes bras. Je me présente à elle. Je la garde près de moi en corps à corps et je la berce en chantonnant. Nous pouvons rester longtemps ainsi, elle est calme et me regarde. J’alterne les portés où sa tête est en appui contre moi et ceux où nous pouvons entrer en contact visuel. Nous nous accordons l’une l’autre, saisissant « nos co-existences »[3] par ce contact corporel. S’installe une relation partagée qui ne laisse pas de place à la pitié car elle est active dans ce contact physique, elle s’exprime par son regard et ses orientations de tête mais aussi par ses élans toniques. Ils sont désordonnés, avec de légères contractions des bras et de l’axe dorsal mais bien présents, par saccades. Je les accueille comme des signes d’accompagnements corporels de notre échange. Je la porte jusqu’à la salle de psychomotricité. La salle est baignée de lumière, le contraste avec la chambre me saisit à chaque fois. Je décale Cindy afin qu’elle puisse profiter de ce contraste sans en souffrir. Un soulagement s’empare de moi, ouf ! Nous sommes tranquilles ensemble loin de cet environnement (in)hospitalier. Je travaille à partir du massage avec Cindy pour lui donner de la douceur, relation corporelle paisible et structurante, face aux soins inévitablement invasifs. Dans les séances, je suis en contact corporel avec elle tout le temps, par le toucher, par la voix. Le temps du déshabillage et du rhabillage est rapide car elle est toujours en pyjama. Mais je prends ce temps comme un moment essentiel de la séance, à part entière. Je nomme ce que je fais, je prends des appuis à travers le tissu. Je reste en contact visuel permanent avec elle. Nos présences s’accordent. Je passe mes mains sur son corps et je fais varier les appuis avec mes doigts, le plat de ma main, le contact est lissé ou sautillant ou plus appuyé. Ce temps permet aussi à la température de monter dans la pièce car elle ne doit pas avoir froid. Je prends de l’huile dans ma main et je masse doucement ses membres, le torse, tout le corps. La méthode Shantala[4] utilisée par les femmes indiennes pour faciliter le développement de leur bébé est un appui précieux. Les yeux de Cindy ne me quittent pas, elle est avide de mes gestes par son regard, c’est une sensation difficile à expliquer, suscitée par cet empressement visuel qu’elle me porte et que je ressens au travers de mes gestes. Je lui souris, elle sourit quelquefois en retour. Nous investissons ensemble le massage afin de lui faire éprouver son corps, ses différents membres, ses pleins et ses creux, son volume, la chaleur de mes mains qui permet une conscientisation des espaces et des surfaces corporels.

Au fur et à mesure des séances, Cindy s’épanouit, quand elle me voit arriver dans la chambre commune, elle gesticule et commence à babiller. Elle prend un plaisir évident à cette relation et à ces temps de contacts corporels. Sur une séance suivante, elle sourit en me regardant, allonge et étire ses membres, se détend, s’aplatit et prend sa place au sol, cette augmentation du contact corporel au sol montre la détente et le relâchement musculaire. Nous travaillons les appuis des pieds, je prends ses jambes pour lui faire lever les pieds vers moi et poser mes mains à plat, une sur chaque plante de pied et je réalise des pressions, suscitant sa résistance. Par cette pression que je dois doser pour que les pieds ne m’échappent pas car elle oppose peu de forces, je crée des mouvements de pédalage, de circularité de ses membres vers son torse, en abduction et en adduction. Dès que je sens une intention je l’accompagne et je prolonge le mouvement au maximum que je peux. Je rythme parfois ces gestes par des comptines pour soutenir une certaine cadence rythmique et appuyer les gestes. Je travaille sur la respiration par imitation, je prends de grandes inspires et expires, par mimétisme elle inspire aussi plus d’air, laissant l’expire naturelle lui vider les poumons. Sur ces respirations, elle ouvre grands ses yeux, étonnée de cet apport dans son corps. Je tente quelques exercices de verticalité mais je sens que ce n’est pas ce qu’elle préfère car cela lui demande beaucoup plus d’efforts. Elle se plie alors et se laisse descendre au sol comme une poupée de chiffon. C’est trop d’exigences pour ses capacités actuelles, nous laisserons donc cela de côté comme elle le préconise.

Elle profite et moi aussi, nous avons plaisir à nous voir à chaque séance. Et en fait, au fur et à mesure de ces moments, au regard du pronostic vital, lui donner du plaisir dans l’éprouvé corporel me semble nécessaire et suffisant. Le travail en psychomotricité engagé avec cette petite fille sollicite les liens, ceux qui s’installent par le toucher, par la vue, par le corps à corps. C’est un lien initial. Je ne cherche pas là l’expérience de la séparation, de l’autonomie mais l’expérience fondatrice du contact en présence avec quelqu’un qui aime cette relation, dans l’instant. 

Commentaires sur la vignette clinique

Par ce récit clinique, j’attire l’attention sur plusieurs points qui me semblent essentiels de la circularité de l’action et de ses différentes dimensions exploitables en tant que principes d’actions en psychomotricité. Ce travail de principes sur l’action circulaire est personnalisé :

            La thérapie psychomotrice avec Cindy propose un travail sur la proprioception, qui, essentiellement, sollicite la perception de sa capacité connectique profonde, où comme l’a montré Bullinger « une partie du corps se met en forme pour contacter quelque chose, et les impressions recueillies »[5]. La proprioception devient une zone d’ancrage, de reliance entre tous les éléments qui composent le corps, dynamique. Ce travail avec Cindy, véritable « nourrissage proprioceptif ou approprioception »[6], tel que précisé par Benoît Lesage est un support au développement d’enveloppe à enveloppe, le sien et le mien.

La lenteur du mouvement, le temps du geste et sa chaleur, le temps de l’accordage en concordance donne « le gout de lui-même en tant qu’individu unique mais aussi en tant que faisant partie de son espèce »[7]. La saveur du temps pris aux choses, l’ajustement de l’appui entre fermeté et souplesse, tendreté, « qui articule les fonctions d’accueil, de réceptivité, de soutien, de structuration autrement les fonctions maternelles et paternelles »[8]. « Les expériences subjectives primitives sont étroitement articulées aux états du corps et aux sensations issues de celles-ci. […] Elles peuvent contribuer à la création de schèmes mémoriels, aux mémoires dites « procédurales », qui créent des « modèles internes opérants » (Bolwby) et des schèmes de traitements et d’organisation de l’expérience, tendant ainsi à donner leur forme aux expériences postérieures »[9]. Ici le psychomotricien reprend des éléments essentiels de la fonction parentale, à savoir faire entrer l’enfant dans une dynamique active d’échanges entre eux et lui, entre les objets et lui : rechercher, explorer, mettre l’enfant en animation, le solliciter pour obtenir des réactions, lui répondre, offrir des possibilités même face à la détresse, réparer, etc… Proposer du dynamisme dans la relation et la possibilité de s’appuyer sur l’amour et la bonté attentive, inconditionnelles.

Les propositions de mouvements faits à Cindy sont d’une part impressives, d’autre part laissées libres de répétition et d’initiative. Il s’agit de reprendre cette idée de synchronisation, de « faire pareil » et de proposer des alternatives sensorielles doucement, en réponse, en partant du même qui dévie, ne plus faire écho totalement pour que l’enfant s’approprie l’affect perçu. Dans cet échange de proximité avec Cindy, la concordance se relie à la répétition notamment par le biais de l’éloignement et de l’approchement du visage du psychomotricien, précédant l’élaboration de l’absence/présence et de la permanence de l’objet. Albert Ciccone souligne cette dimension d’apprentissage précédente visant à « préserver la constance malgré l’absence »[10].

Dans ce contexte particulier, sans être en fin de vie mais sans futur énoncé par le corps médical, le travail proposé à Cindy est focalisé sur la circularité de l’action. Le geste impressif, celui de concordance et celui de répétition prennent tout leur sens en lien avec un déploiement de la sécurité affective, dans l’intercorporéité sensible, et d’un plaisir à exploiter et à vivre dans l’ici-et-maintenant du fonctionnement de la fonction.

Karine Renard

Docteure en sciences de l’éducation, psychomotricienne, psychothérapeute


[1] Marcel, Gabriel, La dignité humaine, présences et pensée, Paris, Aubier Montaigne, 1964 -56/219.

[2] Roelens, Nicole, Interactions humaines et rapports de force entre les subjectivités, paris, L’harmattan, logiques sociales, 2003.

[3] Merleau-Ponty, par une « saisie des coexistences » propre au toucher.

[4] Leboyer, Frédéric, Shantala, Un art traditionnel le massage des enfants, Paris, Seuil, 1976.

[5] Lesage, Benoit, « Naître à l’espace, prémices d’une clinique élargie », Op cit.

[6] Lesage, Benoit, op cit.

[7] Berger, Eve, « Le sensible et le mouvement », Thérapie psychomotrice et recherches, n° 123.

[8] Ciccone, Albert, « Le bébé dans l’économie narcissique des parents», dans Sa majesté le bébé, sous la direction de Fabien Joly, Ramonville, Eres, pp. 79-100.

[9] Roussillon, René, « Le modèle du bébé et la question des expériences primitives », dans Sa majesté le bébé, sous la direction de Fabien Joly, Ramonville, Eres, 2007, pp. 37-56.

[10] Ciccone, Albert, « Le bébé dans l’économie narcissique des parents», dans Sa majesté le bébé, sous la direction de Fabien Joly, Ramonville, Eres, pp. 79-100.

Toute reproduction, même partielle, est autorisée uniquement si son auteure est citée … Nous parlons de confiance, d’engagement, de responsabilité et d’authenticité … Merci

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« SI JE TE TOUCHE, TU ME TOUCHES »

Pour citer cet article : Article publié dans la revue « L’aide-soignante » n°82, L’aide complémentaire dans les soins, Mai-juin 2018

Résumé : Le toucher est un des cinq sens du sujet humain. Mais son statut est particulier car lui seul est « double » : en touchant, vous êtes touché également. En sus d’une physiologie qui lui est propre,  le toucher véhicule les vécus sensoriels des contacts de la prime enfance, une histoire et une mémoire affective. Il participe à la construction et au maintien chez la personne malade d’une unité corporelle. Dans le travail pratique, la sollicitation par le toucher au cours des soins va faire écho chez le patient d’une histoire corporelle qui lui est propre, mais aussi chez le soignant.

Mots clés : toucher, engagement corporel, bienveillance, émotion, histoire

Au fil de la pratique quotidienne, l’aide-soignant lave le patient, l’aide à changer de place, effectue des soins où son corps est en proximité étroite avec le patient. Par ses mains, il touche les personnes, accompagne le geste incertain et le mouvement précaire. Il soulage en repositionnant un bras, une jambe, aide au placement de la tête sur l’oreiller. L’aide-soignant est dans l’espace intime et proche du sujet soigné. Nous aborderons le toucher dans son caractère exceptionnel : si je touche, je suis touchée en retour. Nul tact en corps à corps qui n’ait d’impact immédiat sur les deux personnes en contact. Nous observerons précisément le processus concret du toucher dans un soin et les échos empreints d’affects, de sensibilité et d’émotions qu’ils suscitent dans le geste soignant.

Imaginons ensemble : votre main s’avance vers cette dame âgée que vous connaissez, hospitalisée depuis quelques temps. Elle apprécie de vous voir et vous accueille avec un sourire. Mais ce matin elle est angoissée. A l’instant du contact, sur son épaule, vous sentez la chaleur, la rondeur, le grain du tissu sur le corps. Vous restez quelques secondes la main posée, en présence, près d’elle, la confiance s’installe. L’épaule se fait plus lourde sous votre main, captant votre intention de la soulager. La détente gagne le corps de cette personne dont vous prenez déjà soin par cet accueil manuel. Toute votre intention est dans ce toucher. Tactilement, vous êtes en train de lui dire : « je comprends que vous êtes inquiète, mais je suis là pour vous accompagner ». C’est cela que votre geste raconte à cette personne. Votre main se charge littéralement de toute votre bienveillance. Par le « merveilleux » du toucher, exactement au même moment, la personne reçoit aussi des informations sensorielles de votre part. Elle sent la fraicheur de votre main, son appui souple et ferme, enveloppant son épaule. Elle ressent ce contact dans tout son corps, elle a analysé instantanément si il était bon ou mauvais pour elle. Elle sent son appui stable, sa pression ajustée à son corps en situation de fragilité, elle sait que votre geste est juste pour elle. Elle se détend et s’apaise. Votre regard s’ajuste et croise le sien, votre travail va se poursuivre.

Le toucher est le seul de nos sens qui soit de contact et réversible : « si je te touche, tu me touches » ; Lorsque nous touchons, nous sommes touchés en même temps. Cette fonction particulière de la peau et du toucher, la « doublitude »[1] décrite par Austry 2006, n’est pas à poser en opposition mais dans une complémentarité nécessaire à la création du lien et à l’équilibre humain. Par le contact réflexif de nos doigts sur nous-mêmes, le toucher se révèle comme la conséquence du touchant.

Nous créons des zones d’échanges entre nos corps par le toucher. Par le fait qu’elles sont en nous, nous échangeons nos joies, nos peurs, nos colères et nos tranquillités. Mais nous pouvons aussi nous envelopper d’une sorte de « carapace » et nous mettre à distance, nos touchers deviennent alors mécaniques, sans chaleur affective, distants. Nous devenons « absents à nos propres corps ». La main reflète la volonté de toucher en « présence » ou en « distance ». Toucher impliqué ou toucher distancié ? En distance ou en présence ? Peu importe les objectifs rationnels (soins, convivialité) et les circonstances du toucher, la main qui touche la consistance des chairs de quelqu’un d’autre installe une intimité avec l’enveloppe corporelle de la personne. Si dans certains soins c’est un corps « passif » qui sert de receveur à une main active, la main est fondamentale du toucher mais plus encore de l’intention qui y est mise. La main peut ainsi être en pronation et accueillante, à l’écoute ou bien en supination et donnante, attentiste ou encore en biais et devenir caressante, enveloppante. Mais le toucher est toujours porteur d’un sens, d’une intention qui va au-delà de ce qui est conscient. La main et le toucher porte et raconte l’histoire du sujet touchant.

Les récepteurs sensoriels sont dilués dans toutes les couches de notre peau. A chaque fois que nous touchons une surface, un objet, le toucher couvre une petite partie, celle qui est en contact. Par une résonnance corporelle, une synthèse se réalise, donnant une représentation de ce qui est touché mais aussi une sensation : un vécu surgit. La peau est abordée ici dans son aspect qualitatif, pour souligner « ce que la physiologie ne peut pas nous révéler de l’expérience subjective »[2], celle qui nous appartient en propre, que personne ne peut connaître à part nous. La peau est une mémoire vivante des manqués et des pleins de l’existence, de la vie intra utérine à celle d’adulte en passant par les premiers contacts fondamentaux entre l’enfant et sa mère, son père. Le corps sentant du bébé devient sensible dès sa vie foetale, bien que ne sentant pas l’origine du toucher et ne se sentant pas séparé de sa mère. La cavité utérine, formée pour le fœtus permet la première réciprocité tactile du toucher. La peau est un réceptacle dynamique de nos moments douloureux comme de ceux baignés par la tendresse d’un corps à corps aimant. La qualité de ces premiers contacts corporels sont fondateurs de notre relation confiante ou non aux autres, de notre rapport au(x) corps(s). Si la peau nous enveloppe comme l’a décrit largement Anzieu[3], elle est la profondeur figurée de soi, elle incarne notre intériorité et nos vécus sensibles. Toutes ces traces en nous, d’une certaine manière, nous les partageons à chaque fois que nous touchons quelqu’un. Par le contact corporel, nous touchons le sujet au sens propre comme au sens figuré, concrètement mais aussi symboliquement. Le sens populaire ne dit-il pas « ça me touche » pour dire ses joies et ses peines ? Quand, au fil des soins, vous touchez une personne, vous touchez son histoire, et inversement.

Dans les premiers mois de la vie, la bouche est principalement utilisée mais rapidement ce sont les mains qui vont devenir essentielles pour le toucher. « Même si l’ensemble du corps participe au sens du toucher, la bouche et les mains sont les organes les plus performants en raison du grand nombre de récepteurs sensoriels qu’ils possèdent »[4]. La main, outre sa fonction motrice, possède une fonction perceptive, « d’appropriation du monde »[5] qui restera tout au long de l’existence.

Par vos touchés attentifs, vous pouvez conserver au patient sa dimension de personne à part entière, non réduite à une maladie ou à un individu à soigner. Vous reconnaissez  sa souffrance et sa capacité de penser pour son propre corps. Face à la pathologie qui place en situation de dépendance, qui freine et handicape, vous pouvez par votre posture corporelle signifier à la personne toute l’importance que vous lui donnez. Bien que dépendante, elle n’en est pas moins une personne qui vous intéresse. Cela passe par des paroles, par le respect du choix mais aussi par votre toucher impliqué. Quand le soignant touche une personne hospitalisée il entre dans le monde du sentiment. Le sentiment c’est un peu d’émotion, un peu de sensation, de perception. Cela s’accompagne d’une nécessaire réflexion sur son engagement corporel, de « ce que ça fait au fond de soi » d’être aussi souvent en corps à corps. Par un toucher bienveillant, vous portez la personne au-delà de sa maladie et vous vous confortez vous-même dans votre statut de professionnel présent à ses actes. Vous entrez dans une relation authentique avec le sujet soigné, sans fuite et en écoute. Maurice Merleau-Ponty écrivait que par : « notre corps […] nous pouvons ‘fréquenter’ ce monde, le ‘comprendre’, lui trouver une signification »[6]. Par un toucher de qualité en situation de soins, nous pouvons trouver et donner de la dignité aux autres et à nous-même.

Soigner c’est toucher le corps des patients, des résidents, c’est aussi s’engager corporellement, c’est être touché soi-même dans son histoire affective et relationnelle. Par un toucher pensé, en présence, l’aide-soignant accompagne la personne dans ses « moments du soin »[7], il propose une qualité de soins technique tout en conservant la dignité du patient.


[1] Austry, Didier, « Le touchant- touché, exploration phénoménologique du toucher thérapeutique », communication au colloque : « phénoménologie(s) de l’expérience corporelle », Clermont Ferrand, 2-3 novembre 2006, Cerap.

[2] Bois, Danis, Ressource électronique : site personnel, professeur à l’université Fernando Pessoa : http://danis-bois.fr/

[3] Anzieu, Didier, Le Moi-peau, Dunod, 1983

[4] Gentaz, Edouard, La main, le cerveau et le toucher, Paris, Dunod, 2009.

[5] Merleau-Ponty,  Maurice, (1945), Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 2005.

[6] Merleau-Ponty,  Maurice, (1945), Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 2005.

[7] Worms, Frédéric, Le moment du soin, A quoi tenons-nous ? PUF, Paris, 2010.

Toute reproduction, même partielle, est autorisée uniquement si son auteure est citée … Nous parlons de confiance, d’engagement, de responsabilité et d’authenticité … Merci

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LA CONFIANCE EN THÉRAPIE PSYCHOMOTRICE

LA CONFIANCE EN THÉRAPIE PSYCHOMOTRICE

Le geste de confiance : Un principe d’action des psychomotriciens

Travailler la notion de confiance dans les soins cliniques en psychomotricité c’est incontestablement réfléchir à « celle que l’adulte fait et peut donner »[1]. Ainsi qu’aux conditions de recevoir et de construire la confiance pour chacune des parties engagées dans le soin : le thérapeute et la personne soignée. A notre sens, la confiance est une guidance fondamentale de l’agir professionnel en thérapie psychomotrice. Si la relation de confiance semble de plus en plus menacée au sein d’une société encline davantage à une défiance détruisant « inexorablement notre lien social »[2], notre propos plus optimiste visera à expliciter la confiance dans ses différents aspects tant théoriques que pratiques. La confiance s’instaure par des éléments concrets pour devenir le ferment, l’un des « gestes » de base, un principe d’action que nous développons pour la pratique des psychomotriciens, sur lesquelles nos actions pourront être efficaces et thérapeutiques.

La confiance, cette notion difficilement cernable dans sa réalité concrète, néanmoins omniprésente, est indispensable pour envisager de toucher l’actif du sujet et lui faire rencontrer sa capacité psychomotrice. Claire Meljac narre cette petite histoire : « les imitations de gestes apparaissaient-elles difficiles à effectuer et le tam-tam proposé impossible à imiter par le jeune sujet ? Jean Bergès, avec un humour teinté de gentillesse (alliance subtile), déclarait alors à son partenaire : « Ah oui, c’est très dur ! Moi, je m’entraîne chaque jour ». Tableau tellement sympathique qu’il suffisait souvent à « ragaillardir » l’enfant en détresse. Celui-ci se révélait alors, dans un deuxième temps, souvent plus créatif qu’on aurait pu le croire »[3].

Dans la perspective anthropologique décrite par Laurence Cornu, « sur les conditions de possibilité et de tissage du lien humain avec autrui »[4], cette séquence nous rappelle que la confiance, s’oriente sur des faits et qu’elle répond à des schémas de construction, mais surtout qu’elle est le fruit de l’expérience d’une situation vécue, de mots entendus, de gestes faits. Cette situation et cette phrase prononcée par Bergès possèdent quelle vertu particulière ? D’une phrase, il redonne une place à l’enfant en lui expliquant d’une part, que tout est question d’apprentissage ; D’autre part, il reconnaît la difficulté de l’enfant en la nommant et il la dédramatise en parlant de ses propres difficultés. Par ce geste, il se positionne à la même place d’être humain apprenant que l’enfant, tout en respectant leurs différences. Bien que plus âgé et plus expert en tam-tam certes, il lui montre cependant qu’il est son égal, ni plus, ni moins. En lui dévoilant ses propres embarras, il lui offre la possibilité de la réussite future, associée à celle de ne pas être jugé pour ses échecs. La confiance qui en résulte est secondaire aux mots et à leurs significations initiales. Elle vient à la fois des actes des deux parties, des objectifs partagés, de leur reconnaissance. Dans une situation thérapeutique, l’adulte est souvent détenteur des clés de la confiance initiale, il s’agit là de la confiance nommée par Laurence Cornu « la confiance de dépendance »[5]. Cette confiance est destinée à changer, sauf à gêner les deux parties dans une relation de dépendance bloquante dans un présent réducteur, elle sera l’ouverture préalable vers une « confiance émancipatrice »[6] future, indispensable au processus de subjectivation.

La confiance, disposition spécifique du sujet envers l’inconnu, supporte et protège l’action soignante et l’exposition des corps en thérapie psychomotrice mais également l’intégration corporelle. Elle favorise par sa médiation une mise en disponibilité corporelle du sujet soigné, « ce ne sont pas les savoirs en eux-mêmes qui sont ou non émancipateurs mais bien la posture avec laquelle on les aborde, la façon dont on se situe par rapport à eux et ce qu’on en fait »[7] affirme Françoise Hatchuel. La confiance est un support médiatique particulier, incarné, sensible et marqué par des actes précis, des gestes porteurs à visée développementale. Insufflée par le psychomotricien d’emblée par une posture d’attention à l’autre et une disponibilité corporelle, Il en incarne ses éléments fondateurs et son intention. Elle sera efficiente à la condition que le sujet offre une ouverture à la confiance, même minime pour que celle-ci trouve une accroche. La confiance n’existe pas d’elle-même, elle se construit, s’élabore subtilement, parfois face à des sujets éprouvés dans leur relation à l’autre, emplis de méfiance plus que de confiance. Elle est appuyée et renforcée par le cadre qui contextualise la relation thérapeutique en psychomotricité.

La confiance est un lien établi entre les sujets à partir d’actes concrets où le sujet se sent reconnu pour ce qu’il est, pour ce qu’il sera. La confiance installée est vertueuse, à son tour, elle est productrice de lien tout en en modifiant la qualité. Elle ne s’entend que si elle est réciproque, offrant un espace de projection commun aux sujets qui la partagent. Il n’est pas de neutralité dans la confiance, elle engage toutes les parties qui en deviennent à la fois prenantes et donnantes. « De même qu’elle ne peut être exigée, la confiance ne se décrète pas »[8], elle est parfois longue à s’installer, fondée sur plusieurs caractéristiques :

  • Des ajustements tonico-émotionnels et musculaires qui deviennent messagers sensibles, inscrivant le sujet dans son premier rapport confiant dans les autres êtres humains et le monde,
  • Une confiance posturale et d’attitude, conférée par une intention bienveillante et émancipatrice, engageant des actes concrets de partage, de réciprocité et d’appuis,
  • Un cadre de travail singulier, thérapeutique, portant contenance. Construit par le thérapeute pour restaurer et contenir la relation de confiance, le cadre assure la stabilité.

1-      Les ajustements tonico-émotionnels et musculaires : messagers sensibles

A ces ajustements corporels sensibles et producteurs de sens (que nous détaillerons davantage au fil d’un article à venir), le lien fondateur entre les hommes et le monde se noue, la confiance en l’autre se tisse, profonde, première. L’accordage et la reliance pourront être solides ou au contraire faillibles selon les messages envoyés par la communication des corps entre eux, par la qualité des appuis corporels fournis. Nous parlons bien ici des appuis tactiles, reliés aux sons, à la voix, à la compression, à la vitesse, à la kinesthésie, au regard, etc … Ces éléments corporels simultanés et cohérents qui signalent à l’enfant dès sa conception qu’il peut s’adosser, s’appuyer et se sentir tenu par cet environnement parental. La cohérence est primordiale. Doivent s’associer et être vécus le plus simultanément possible les éléments sensoriels, le tonus, l’engagement corporel intentionnel et le langage. Des dissonances ponctuelles ou partielles sont toujours récupérables par les capacités adaptatives du sujet mais elles peuvent mettre plus ou moins en souffrance et notamment ébranler cette perception de prime confiance indissociable en l’autre et en soi, où l’autre en soi vient se blottir avec plus ou moins de bonheur. Cette alchimie féconde est potentialisée par l’envie du bon pour l’autre, l’amour s’exprime dans un élan partagé vers un futur aux nombreuses possibilités de réussites, où chacun peut se nourrir affectivement tout en gardant la place qui lui est assignée (celle de l’adulte garant émancipateur de celle de l’enfant). Cette confiance est fondamentale, elle est la source de toutes celles à venir. Dans sa stabilité et ses vacillements, elle permet à l’enfant de prendre pied dans le monde relationnel et factuel de plus en plus vaste qui va s’ouvrir devant lui. Si cette confiance est solide, il pourra se heurter aux inévitables obstacles constitutifs de la subjectivité et de la vie, s’y faufiler sans se sentir anéanti et embourbé dans les avis et les vies des autres, elle est libératrice de penser. La confiance (ou son absence) s’auto-entretiendra ensuite et se développera à partir d’elle-même, selon ce substrat, oscillant entre toutes les déclinaisons de la confiance et de la méfiance voire de la défiance envers autrui.

La confiance vient asseoir le mouvement d’évolution paradigmatique quant à la posture professionnelle thérapeutique du psychomotricien, dans un « rapport d’égalité et non un rapport à soi »[9] précisant la nature de son engagement corporel et de son intentionnalité dans l’action qu’il pourra mener, « ravivant le risque d’altérité »[10]. Cette dimension auto-développementale de la confiance lui permet de s’insérer dans l’agir du sujet. L’enjeu est clairement de cheminer ensemble dans une alliance thérapeutique et non pas de réguler ses propres conflits psychiques, narcissiques au travers d’une relation de dépendance d’autrui dans un positionnement de subordination : pouvoir, autorité, peur de poser des limites ou excès, confusion des places, transferts indicibles, …

2-    Une confiance posturale et d’attitude

La confiance, se ressent et se partage à partir de la posture physique qui agit comme autant de messages envoyés entre les personnes, dans l’engagement corporel où l’acte se propose en partage. En psychomotricité, la posture renvoie de facto à la façon de se tenir corporellement, physiquement parlant. Elle est donc une manière d’incarner ses actions corporelles, son corps compris comme activité. La posture est un état physique transitionnel personnalisé, elle est bien représentative de « qui je suis » dans mon corps. De fait, par opposition, il existe une dimension qui va échapper au psychomotricien dans son engagement corporel et dans la confiance qu’il va inspirer. C’est une dimension de la confiance qui, adulte, n’est pas modifiable ou même saisissable par la personne elle-même. Elle est le fruit de son histoire personnelle et se ressent spontanément par autrui par ses modes d’incarnation (tensions musculaires, regard, sourire, proximité ou éloignement corporel, rougeurs, etc…), accélérant un processus de confiance dans ses dimensions conscientes et inconscientes ou le freinant. Cette relation princeps, sensible, pouvant se passer de mots à des conséquences sur l’instauration de la confiance et par extension sur les objectifs opérationnels recherchés. Nous différencions théoriquement la posture de l’attitude pour en saisir les différentes tonalités. Paillé et Mucchielli en précisent la distinction par les mots suivants : « la posture concerne « qui je suis » d’un point de vue théorique large, […], alors que l’attitude relève du « comment »[11].

La confiance posturale

Georges Simmel évoque les « intérêts enchâssés »[12] des parties prenantes d’une relation de confiance où « mes propres intérêts sont enchâssés dans les intérêts de l’autre »[13]. Si l’on voit bien celui du sujet soigné (aller mieux), celui du psychomotricien nous semble plus complexe : l’accomplissement du travail, l’amour du travail, celui de l’aide, la solidarité, etc.… Bien que ce ne soit pas l’objet précis de notre travail, outre le fait de réfléchir au « comment », ce serait une piste de réflexion intéressante à poursuivre de savoir sur quel substrat personnel le psychomotricien place son intention soignante.

Quand Simmel travaille sur les formes de la confiance, il relie la confiance à « une forme de savoir sur un être humain »[14]. Nous interprétons cette phrase comme un geste que le psychomotricien et le sujet s’offrent l’un à l’autre où l’essentiel est de savoir que chacun a la possibilité d’aider l’autre et la possibilité de lui donner de la valeur ajoutée en tant que personne. Le psychomotricien sait que le sujet peut puiser en lui, en ses savoirs de métier, en son expérience, dans sa stabilité, il en enclenche lui-même le processus. Il crée la maïeutique nécessaire pour soigner mais il reçoit dans le même temps. Il est renforcé par le partenaire dans son vivre-bien, dans sa capacité à exercer son métier. Il n’est pas seulement fiable par le savoir d’une technique mais car, en sus, il est ressenti comme bon, porté par une intention « bonne » pour l’autre. Chacun doit se laisser aller au risque de la confiance pour réussir ensemble l’acte soignant, « envisager la possibilité d’une coopération »[15] pour consolider la richesse de l’altérité. Une posture d’humilité et d’égalité est indispensable pour soigner en thérapie psychomotrice du fait des caractéristiques des moyens corporels déployés. Cette posture permet une ouverture suffisante à l’accueil de ce qui pourra advenir et à l’adaptation nécessaire pour savoir puiser dans tous les apports et les capacités des sujets. Ces capacités sont observables aisément si le thérapeute sait saisir les signes parfois infinitésimaux du sujet. C’est parfois juste un regard qui permet d’accompagner un geste potentiel, d’en permettre le développement. L’enfant qui, en train de jouer, pose un regard ailleurs, peut-être sur ce qu’il n’ose pas faire mais aimerait faire, il a juste besoin d’un encouragement, parfois un sourire ou un regard bienveillant (confiant) en retour suffit pour libérer son geste. C’est la compétence à capter ce regard sans pour autant savoir ce qu’il signifie qui représente l’engagement corporel du psychomotricien. Humilité quant à la connaissance que nous pouvons avoir sur la personne qui se présente. Sur ses ressentis, sur sa créativité. Sur la véracité des propos tenus verbalement par le sujet également. Il n’y a jamais de raisons de ne pas croire ou de ne pas écouter ce que dit la personne qui vient en séance. Quel que soit son âge, ses motifs de consultations ou ses difficultés à les exprimer. Une posture, qui, par ses attitudes corporelles et de langage laisserait percevoir un sentiment de supériorité se tromperait dans son action soignante à mon avis. Ne pas laisser finir les phrases, interroger uniquement les parents, commenter l’action sans regarder le sujet de soins (notamment l’enfant) sont autant d’exemples de « manqués » de la relation. Personne ne s’exprime pleinement s’il se sent nié dans sa sujétion, dans sa capacité à être accepté en tant que ce qu’il est, juste ce qu’il est. Pas plus mais pas moins non plus. Le psychomotricien a, à mon sens, le devoir de se positionner à égal en tant qu’être humain avec la personne qui vient le voir et complète nos propos abordés dans le cadre du principe d’action « laisser le corps faire ». C’est ainsi que nous pouvons reprendre le terme de partenaire cher à Benoit Lesage. Avoir par principe théorique et fonctionnel une confiance envers la personne qui consulte pour espérer construire une confiance mutuelle, où « tout vécu par principe veut dire quelque chose, tout vécu peut être nommé et compris », offrant alors une compréhension de « l’extérieur comme corps »[16], désirante, voulante, vivante. Le sujet se construit aussi par la reconnaissance qui lui est conférée. Elle lui permet de se montrer tel qu’il est, avec ses forces et ses faiblesses et de se « révéler sans fausseté »[17].

La confiance d’attitude

Nous situons « les marqueurs de la confiance »[18] dans une confiance plus en lien avec l’attitude, le concret du geste de confiance, les actes significatifs tant de la conviction assumée dans le potentiel présent et futur d’autrui qu’en celle de sa non-supériorité, dite sans dépréciation, simplement de sa juste place. Conscients et volontaires dans le soin, ce sont des moyens soulignant la place de chacun et l’importance donnée au sujet qui se présente en face de soi, et, par extension, à tous les sujets. Ces gestes sont ajustés au plus près de l’émergence des capacités d’autrui, pour ne pas le mettre en situation d’échec et insuffler une dynamique d’intégration corporelle. Ce sont des gestes émancipateurs qui signent la confiance et lui donnent sa valeur. En thérapie psychomotrice, laisser l’enfant agir sans l’interrompre, ne pas juger négativement, laisser l’expérience motrice se réaliser tout en étant à côté, tout près, donne la possibilité et la légitimité tout en garantissant une présence rassurante physique et psychique. Laisser faire n’est pas abandonner, c’est aussi accompagner à la qualité du geste, soutenir un questionnement corporel au lieu d’un placage d’une technique ou d’un savoir théorique tout en ajustant une dimension éthique de confiance émancipatrice concrète à son geste. Les émotions et les sentiments peuvent s’exprimer, la confiance en l’autre permet une transformation en confiance en soi, en estime de soi. La peur, normale face aux situations de nouveauté, s’atténue et se travaille de telle façon à être intégrée et dépassée. Vouloir la confiance c’est entrer dans une démarche d’humanisation constante de la relation et de la considération du sujet, pour fabriquer une histoire commune où la subjectivité puise ce qui la constitue. Dans la confiance partagée, s’installe l’idée d’une reconnaissance de soi et de ses actions, pas uniquement celles du jour, de l’ici-et-maintenant, mais aussi une conviction profonde en celles à venir, dans les actions réalisables dans un futur proche ou lointain. Cette portance par la confiance actée « agit in fine sur sa capacité à apprendre et à faire de la connaissance »[19] par le corps compris comme activité, le sujet est accompagné dans un devenir plein de capacités. Le sujet est producteur de connaissance par son geste psychomoteur.

Au psychomotricien la responsabilité de ne pas en faire une relation de dépendance. Le sujet apprendra que ses réalisations lui appartiennent et sont reproductibles dans des contextes différents, hors de la présence du psychomotricien, l’entreprenant d’une liberté d’agir en son nom. Hanna Arendt souligne l’action en tant que liberté. Elle est engagée, elle est spontanéité. Un humain, par la mise en œuvre d’un acte, s’engage en toute liberté. Nous voyons ces enfants inhibés ou au contraire hyperactifs et tyranniques envers leur entourage et/ou les objets, être attentif à l’acte « en train de se faire » est pour eux difficilement atteignable et par là même la confiance engagée dans l’acte, à l’attention que l’on accorde à ce que l’on va réussir. Nous pourrions dire que le sujet doit développer la capacité à « se poser » dans l’acte pour en saisir sa dimension, prendre le temps de choisir, d’affiner son geste, savoir renoncer et se reprendre, développer une attention à soi solide et des capacités de concentration simultanément. La physiologie rejoint le sensible par la voie biochimique. Ces enfants tournent en rond au final, incapables de finir leur geste et d’en tirer profit, comme submergés par eux-mêmes, dans l’entrave de la réalisation. Cette proposition nous évoque l’idée du jaillissement développée par Husserl et nous renvoie à un aspect non maîtrisable de l’action, comme si elle était associée à une prise de risque. L’action engage la personne. Le moindre lancer de ballon, le moindre sourire est l’expression d’un art en tant qu’extériorisation créative produite d’un intérieur assemblé, à la condition de le laisser se déployer jusqu’à son terme. Entraver, interrompre une action ou faire croire au sujet qu’il n’est pas capable d’arriver au terme qu’il s’est fixé, revient à lui enlever sa liberté par l’entrave de « la puissance d’agir qu’il était en train de créer par ses propres moyens »[20]. Françoise Giromini relate que Gisèle Soubiran racontait comment Ajuriaguerra insistait sur la beauté du geste indispensable à la liberté d’agir : « lorsque nous examinions ensemble un enfant, il cherchait toujours l’élégance du geste alors que la souplesse nous paraissait suffisante. Cette notion d’élégance du geste, comme « fin du fin » de la commande psychomotrice n’a jamais cessé de prendre de la valeur […] une marge d’aisance, de sécurité »[21]. C’est une condition pour être et se sentir sécure avec son propre geste et son action. C’est un plus nécessaire pour être utilisable en toutes circonstances. Ainsi ce que nous nommons beau, la joliesse du geste est une sécurité pour l’enfant comme pour l’adulte. Le geste maîtrisé en dehors du point d’utilité, intégré suffisamment en soi et en dehors de soi, se propage de l’utile à l’esthétique et atteint son but tout en étant maîtrise de soi. La liberté tient aussi à la précision et à la justesse du geste abouti en tant que reflet et réalité de soi. Ce geste joli et précis s’autoalimente et renforce le sujet dans sa capacité active.

3-Le cadre, marqueur thérapeutique de la confiance

La confiance s’attache à la notion de contenance et de conteneur, et, plus largement, à la gestion du risque corporel pour soi et l’autre. Actuellement, il est très souvent notion de « lâcher-prise ». Ce terme utilisé à tout-va me semble être un avatar moderne et avorté de celui de « confiance », tombé en désuétude peut-être. Confiance en l’autre, en soi, en ce qui existe et vient à soi, en ce qui n’est pas contrôlable. Il est en effet nécessaire de s’en remettre à autrui dans maintes situations et notamment celles relevant du médical où l’enjeu de santé est présent voire vital. Mais la confiance est quotidiennement éprouvée par l’être humain dans toutes les relations à autrui, l’autre étant différent de soi, nul ne sait ce qu’il va faire ou dire, se confier est un renoncement au contrôle sur l’action environnante, à la toute-puissance psychologique, à l’emprise sur autrui. Regarder la confiance sous l’angle d’une mise en contenance, c’est réfléchir à sa capacité de rassemblement psychique. En effet, la confiance incarnée est conteneur, elle agit par « précipitation de formes, comme cristallisation »[22] psychique. Elle est support de densification corporelle, et permet au sujet d’investir son corps-activité, par accélération de la capacité intégrative.

Le cadre que la structure de soins en psychomotricité installe est un palliatif aux défaillances de la confiance telles que nous les avons détaillées précédemment. Ces déficits sont très souvent associés aux troubles psychomoteurs, qu’ils en soient l’origine ou la conséquence. Le cadre protège le corps physique et psychique des personnes comme autant de bornes contenantes. Le mouvement entre le dedans et le dehors de la personne peut alors exister en minimisant les risques, de peurs, d’angoisses, de troubles psychiques, car contenu dans ce cadre artificiel supplétif. René Roussillon parle volontiers d’« attracteur » pour évoquer la fertilité de certains cadres. Ce sont des dispositifs, qui, par leur organisation et leurs modalités, favorisent un apaisement, ils protègent de « l’imprévisible »[23]. Le cadre délimite le périmètre des actions engagées par son formalisme, proposant à chacun de ses acteurs d’y évoluer tranquillement, mais surtout, chacun à sa juste place. Par cette « conscience de places non assimilables »[24], le cadre et ce qui s’y passe deviennent attracteurs de densification corporelle, de « chair », de symbolisation, mais aussi d’engagement relationnel. Si Heidegger[25] pense du formel qu’il permet au sujet authentique de retrouver sa nature pensante, nous l’abordons en sus du versant de l’expérience vécue faisant connaissance, où, « pour que nous puissions agir, il faut qu’il y ait un espace qui soit institué et garanti de façon à rendre possible cette action »[26]. Le cadre posé autorise l’action à exister, l’être à s’authentifier dans l’action singulière où par conséquent, comme le souligne Hannah Arendt, l’action déploie à son tour, sa capacité à instituer un espace qui lui appartient en propre sans artifice. L’action réactive l’espace et permet de nouvelles possibilités à chaque fois. Contenant physiquement et psychiquement, le cadre sécurise le changement généré par l’action. Il est libérateur. Chacun peut ainsi se mettre en disponibilité, limitant les peurs irrationnelles et s’investir dans une construction de liens en tentant d’éviter les mécanismes de défense qui rendent inopérants au pire, au mieux, entravent la prise en soins. Générateur de confiance, le cadre accompagne l’intégration corporelle. Cette intégration permettra au sujet de faire contenance de lui-même. Le cadre est un écrin pour la réussite de la thérapie psychomotrice. Par ces propriétés décrites, nous pensons que le cadre permet au sujet de (re)trouver sa nature agissante.

Le cadre agit sur toutes les personnes qui le vivent, il contient également le psychomotricien. Celui-ci est très sollicité dans sa capacité à affronter les répétitions de comportements, les archaïsmes, les sollicitations corporelles pour conserver une capacité à aider les sujets à développer un « tenir debout »[27] psychomoteur. Travailler dans un espace psychomoteur, c’est travailler au plus près des corps, parfois dans l’intime. Cela nécessite d’avoir en outre une réflexion sur son rapport personnel à la proximité, à ce qui se transmet et se réactive à un niveau intérieur dans une relation corporelle si proche et impliquante. Les espaces de travail des psychomotriciens sont établis en fonction des médiations utilisées mais leurs cadres sont toujours indispensables à penser pour emplir à bon escient cette fonction professionnelle de cohérence corporelle, afin de « soigner le travail »[28] pour paraphraser Gabriel Fernandez, où l’attention est portée davantage pour notre part sur l’environnement et l’attention que nous portons aux conditions du travail, à sa propre clinique du geste professionnel engagé et de son intériorité.

Le cadre en psychomotricité c’est d’abord un espace physique, le plus souvent la salle de psychomotricité. À nul autre endroit thérapeutique, elle ne ressemble. Spacieuse en général, elle peut être assez neutre jusque très chargée en jeux et jouets, en matériels de grande motricité. Chez les adeptes de l’approche Aucouturier, le travail s’appuyant essentiellement sur l’imaginaire pour travailler le réel, le matériel est neutre et devient un support fertile à tout ce que l’enfant voudra bien y mettre, symboliquement : gros coussins et matelas, gros cubes en mousse pour les constructions, espalier et raquette, balles. Plus habituellement, nous trouvons dans les salles des balles et ballons de toutes tailles et formes, un espace pour s’installer confortablement au sol, des jeux permettant de construire une maison, des instruments de musique, des poupées, des tissus et de quoi constituer des parcours moteurs de toutes sortes. La salle de psychomotricité est un espace à prendre, cadre posé entre l’imaginaire, le réel et le symbolique. Il lui faudra être investi par le sujet soigné mais également par le psychomotricien, où s’expriment son identité et son expression professionnelle privilégiée. Pour le sujet soigné, la salle deviendrait un « espace-temps de shopping émotionnel »[29] aux dires légers de Franco Boscaini. C’est-à-dire un lieu privilégié d’expression des émotions, de leur utilisation et de leur acceptation. L’activation du plaisir d’agir s’en trouve sollicitée amplement.

S’ajoutent à ce cadre spatial particulier des consignes qui se répètent au point de devenir ritualisées. Elles sont liées à des conditions pratiques, marques d’une posture créatrice de confiance par un rapport d’égalité : nous enlevons ensemble les chaussures pour entrer en séance, posons les manteaux. Ce temps sur un banc permet d’emblée de se poser ensemble et d’entrer en relation dans une attention conjointe. La séance commence ici. Puis ce sont des codes relationnels qui apparaissent. Après l’entrée, nous pouvons nous asseoir pour nous raconter les nouvelles, c’est une façon de se dire bonjour, de s’accueillir mutuellement avec respect. Accueillir une personne c’est déjà se mettre en disponibilité d’ouverture, ne pas être affairé, le corps à corps se fait par étapes, même dans l’urgence d’une séance de trente à quarante-cinq minutes. Il est important, de créer un lieu d’accueil au visage de la personne, à l’espace qu’elle prend avec son corps en mouvement, en pleine présence, avec un regard posé. Son occupation de l’espace en tant que sujet est placée dans l’espace-salle, dans l’espace du psychomotricien. De même, la fin de la séance est ritualisée par un temps de synthèse, de recentrage sur soi, sur le vécu et la trace de la séance. Les modalités de réalisation en sont variables, l’adaptation est constante. Selon les situations cliniques des personnes accueillies, des règles peuvent être énoncées spécifiquement : la confidentialité (gardons pour nous ce qui se passe ici), l’agressivité (la seule chose qui n’est pas possible ici, c’est de faire du mal), la place des parents (partage d’un jeu, accueil uniquement au bureau, etc.) … Les consignes sont claires et respectables, expliquées en amont des séances, rappelées si nécessaire. Le cadre constitue un espace construit, édicté et favorisant. Il représente l’institué du déroulement des séances par le psychomotricien. Il est à la fois spatial et temporel. Il répond à un certain nombre de règles. Certaines sont établies et communiquées par le psychomotricien seul, d’autres en co-construction avec les partenaires. Elles peuvent être variables selon les contextes, les conditions de soins, les pathologies des personnes soignées. Quand elles sont posées et entendues, acceptées par tous, elles conservent une certaine stabilité qui légitime la notion de cadre. Elles ne varient que sous certaines conditions. Le cadre suggère la répétition, la régularité et la paisibilité.

La confiance ajoute une dimension incontournable de la réflexion de la pratique en thérapie psychomotrice, en ajoutant une dimension fondamentale à ses principes d’action. Médiation travaillée dans le corps à corps, par la posture adaptée et les marqueurs renforçateurs durablement. La confiance libère le geste et son sujet, par l’ensemble de paroles et de silences, de soutiens, de moments engagés corporellement en corps à corps, l’un à côté de l’autre, l’un pour l’autre, l’un avec l’autre … Toutes ces dimensions de co-corporéité sont exploitables par le geste avec l’intention de soutien corporel du psychomotricien.

Karine RENARD

Docteure en sciences de l’éducation

Psychomotricienne – Psychothérapeute

Toute reproduction, même partielle, est autorisée uniquement si son auteure est citée … Nous parlons ici de confiance, d’authenticité, de sincérité et d’engagement …

[1] Cornu, Laurence, « La confiance », Le Télémaque, 2003, vol. 2, n° 24, pp. 21-30, p. 21.

[2] Algan Yann, Cahuc Pierre et Zylberberg André, 2012, La fabrique de la défiance, Paris, Albin Michel, p. 11

[3] Meljac, Claire, Le corps dans la neurologie et dans la psychanalyse, sous la direction de Jean Bergès, Introduction, Erès, Paris, 2007, par. 5.

[4] Cornu, Laurence, « La confiance », Le Télémaque, 2003, vol. 2, n° 24, pp. 21-30, p. 25.

[5] Ibid, p. 27.

[6] Ibid, p. 28

[7] Hatchuel, Françoise, Savoir, apprendre, transmettre. Une approche psychanalytique du rapport au savoir, Paris, La découverte, 2005, p. 34.

[8] Margano, Michela, « Qu’est-ce que la confiance ? », Etudes, 2010/1, t. 412, pp. 53-63, p. 56.

[9] Cornu, Laurence, « Subjectivation, émancipation, élaboration », Tumultes, 2014/2, n°43, pp. 17-31, p. 20.

[10] Cornu, op cit, « La confiance », p. 4.

[11] Paillé, Pierre, Mucchielli, Alex, L’analyse qualitative en sciences sociales, Paris, Dunod, 2008, p. 83

[12] Simmel, Georg, Sociologie, études sur les formes de la socialisation, Paris, Puf, 1999, p. 355.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Ibid, p. 55.

[16] Ricoeur, Paul, Philosophie de la volonté, 1, le volontaire et l’involontaire, Paris, Aubier Montaigne, 1950, p. 13.

[17] Margano, op cit, p. 62.

[18] Cornu, Laurence, « Relier les études et la vie », Revue internationale d’éducation de Sèvres, septembre 2011, URL : http:// ries.revues.org/2060, p. 40.

[19] Roelens, Nicole, Interactions humaines et rapports de force entre les subjectivités, Paris, L’Harmattan, Logiques sociales, 2003, p. 26.

[20] Billeter, Jean-François, Un paradigme, Paris, Allia, 2012, p. 48.

[21] Giromini, Françoise, Monnier, Marie-Odile (coll.), « Giselle Soubiran, Des fondements à la recherche en psychomotricité », Marseille, De Boeck Solal, p. 19.

[22] Cornu, Laurence, op cit, « La confiance », p. 26.

[23] Ibid, p. 30.

[24] ibid

[25] Heidegger, cité par Roelens, Nicole, Interactions humaines et rapports de force entre les subjectivités, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 32.

[26] Poizat, Jean-Claude, « Entretien avec Etienne Tassin », Le Philosophoire, 2007/2, n° 29, pp. 11-40, p. 38.

[27] Meirieu, Philippe, Pédagogie : le devoir de résister, Paris, ESF éditeur, 2007.

[28] Fernandez, Gabriel, Soigner le travail, Paris, Eres, 2009.

[29] Boscaini, Franco, « Les émotions dans la relation psychomotrice », Evolutions psychomotrice, Emotions, et psychomotricité, vol. 19, n° 77, 2007, p. 117.