EDUCATION ET SOINS

Partie 5 : Construction des premières références théoriques de la psychomotricité (1947-2000) Et la psychomotricité devient soin …

Et la psychomotricité devient soin …

Pour citer cet article : Renard Karine, « Construction des premières références théoriques de la psychomotricité », Partie 5, site personnel internet de l’auteure, lescarnetsdesentiers.com, 26-02-2019, np.

La théorisation de la thérapie psychomotrice prendra donc des attaches dans les différents mouvements sus-cités dans les parties précédentes, offrant la possibilité à des créateurs de poser un cadre à la pratique psychomotrice en tant que soin : la création de la psychomotricité comme soin à l’unité André Rousselle, hôpital Sainte Anne à Paris.

Dès le début du siècle et, notamment pour faire face à la tuberculose, le gouvernement Poincaré promeut la loi du 15 avril 1916 visant à la prise en charge et à la prophylaxie en dispensaire organisé des malades atteints de la tuberculose. Ces dispensaires publics auront par la suite des missions de santé publique qui s’étendront à la maladie mentale. Des asiles s’organiseront sous les directives des lois du 29 décembre 1920 à l’intention de certaines formes de psychopathies. Le service André Rousselle s’ouvre à cette occasion dans les locaux de l’hôpital Sainte Anne à Paris. Ici débutera une longue et fructueuse aventure, fondatrice de la psychomotricité, à partir de la recherche de Julian de Ajuriaguerra.

A l’hôpital André Rousselle, en 1947, le centre de guidance infantile s’organise sous la direction de Pierre Male. Les recherches s’orientent particulièrement vers le développement affectif et relationnel de l’enfant, entre le normal et le pathologique. Pierre Male travaille particulièrement sur la notion de « déconditionnement »[1] qui restera un élément central du cadre des soins psychomoteurs d’après Gisèle Soubiran : le déconditionnement est une approche favorisant l’expression de l’enfant sur ses symptômes tout en étant dans une permissivité et un accompagnement ouvert bien que vigilent et cadrant.

En 1948, Ajuriaguerra publie avec Antoine-Henri André-Thomas un ouvrage : « L’axe corporel, musculature et innervation »[2]. Ils poursuivront leurs recherches ensemble sur le tonus mais aussi sur la posture, sur les liens entre tonus et motricité sur un plan neurologique, mais également sur les apraxies gestuelles. En parallèle de ces recherches, Ajuriaguerra créé le « service de rééducation des troubles du langage et des troubles psycho-moteurs de l’enfant ». René Zazzo y travaille pour la partie psychologie, Mmes Borel-Maisonny et Granjon pour les troubles de l’apprentissage, de la lecture et de l’orthographe et Gisèle Soubiran est postée pour la psychomotricité. Se joindront à cette équipe, Marguerite Auzias, Jean Bergès, Irène Lézine, Mira Stamback pour ne nommer qu’eux. Ils poseront, ensemble, les bases de la psychomotricité en tant que pratique soignante, thérapeutique. Il faut souligner qu’à ce moment, Gisèle Soubiran, figure emblématique de la psychomotricité, kinésithérapeute, se forme elle-même depuis de nombreuses années en médecine et en psychologie. Elle complète son travail par une formation solide de danseuse. Elle devient en 1948 chef de service en psychomotricité du Centre de Rééducation psychomotrice et du langage, sous la coordination scientifique d’Ajuriaguerra. Soubiran s’exprime ainsi au sujet de ce dernier : « je considère que le père de la psychomotricité est monsieur de Ajuriaguerra. Moi je l’ai mise en pratique et véhiculée ensuite à travers le monde »[3].

Au sein de cette unité, la recherche alliée à la pratique des consultations bat son plein. Des tests crées mettent en évidence les troubles de l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et de la motricité. Pour répondre aux troubles constatés, les enfants concernés ont donc aussi une prise en charge en psychomotricité visant la coordination, l’intégration corporelle, la latéralité, les repères spatio-temporaux…

La relaxation prend rapidement une place importante sous la houlette de Gisèle Soubiran au sein des soins psychomoteurs tels qu’elle les conçoit. Ce travail insiste sur le tonus et la dimension tonique du corps. Pour elle, le tonus est le soubassement de la psychomotricité et du comportement. De fait, Soubiran et Ajuriaguerra insistent beaucoup sur la relaxation qui se fait une belle place dans le champ de la psychomotricité. Elle traite l’instabilité, en même temps, elle permet d’accéder à une conscience de soi et de son schéma corporel, pré-requis indispensables à la motricité adaptée et au bon usage du corps dans un cadre spatio-temporel. Gisèle Soubiran élabore des règles qui seront propres à la psychomotricité dans sa conception, en sus de la notion de déconditionnement : l’adaptation au patient, et non pas le contraire, et le maintien d’une distance de sécurité. Elle pense que « c’est le regard clinique sur le corps de l’autre qui donne une valeur à des signes reflétant l’émotivité du sujet »[4]. Elle ajoute « que la conscience corporelle est un préalable à toute modification du comportement »[5].

Une première définition de la psychomotricité est ainsi élaborée dans les locaux d’Henri Rousselle : « la psychomotricité consiste dans l’étude et le traitement des conduites motrices inadéquates, inadaptées à des situations évolutives, qu’elles soient imposées ou choisies, que les difficultés soient liées soit à des troubles d’origine psychogène provoquant une attitude réactionnelle, soit à une insuffisance d’équipements »[6]. Les liens entre la maîtrise du corps et les acquis symboliques sont pointés dans ce schéma de travail mis en œuvre par l’équipe d’Ajuriaguerra.

En 1959, Ajuriaguerra, pose les fondations de la psychomotricité et en même temps, il bouscule le décor de la pédopsychiatrie. Il étudie les dysfonctionnements nerveux et fonctionnels de l’intégration et de la désintégration fonctionnelle, de l’auto-organisation, de la juste place de la maturation et de l’expérience dans la réciprocité de leurs interactions. « Son concept de « dialogue tonique » en 1960, puis son manuel de psychiatrie en 1970 font alors autorité »[7]. Il poursuit ses travaux en consolidant ses convictions dans la ligne de celles d’Henri Wallon sur le concept de « dialogue tonico-émotionnel ». Il intègre également pour la compréhension des troubles psychomoteurs les apports de la neuropsychiatrie de Dupré, la psychologie génétique (et la lecture des phénomènes émotionnels) de Wallon, la phénoménologie de Merleau-Ponty, la psychanalyse de Freud. Il puise également dans les apports de Reich sur la « cuirasse caractérielle »[8] et ceux de Schultz et Jacobson sur la relaxation contrôlée[9]. Il essaie ainsi de rapprocher les disciplines. Son intérêt se porte alors sur le corps propre (selon les auteurs et les modèles, nommé « image du corps », « schéma postural », « schéma corporel », « image de soi », « somatognosie »). Il veut comprendre les sources neurologiques du corps propre mais comprend l’ampleur du travail et les débordements vers d’autres terrains que celui de la clinique anatomique. « II faudrait faire, dit Ajuriaguerra, la différence entre le corps perçu, le corps connu, le corps représenté, le corps vécu, qui ont des sens différents aux divers moments du développement ».[10] Pour avoir travaillé avec lui, Marguerite Auzias[11] présente « un homme ouvert et sans a priori de principes, neuropsychiatre et psychologue, comme Henri Wallon qu’il considère comme son maître »[12].

Lorsqu’il était sollicité et interpellé sur sa paternité de l’école française de psychomotricité, Ajuriaguerra précisait : « l’école française de Edouard Dupré et un certain nombre de psychiatres allemands (Boemstroem, Kleist, etc) ont introduit au début du 20ème siècle la notion de psychomotricité mais ce n’est qu’à partir de l’œuvre d’Henri Wallon sur les interrelations émotions-tonus et de Jean Piaget sur […] l’intelligence sensori-motrice que cette notion de psychomotricité prend une importance capitale en psychologie ».[13].En parallèle et en renforcement, les travaux de Georges Heuyer et son accompagnement à des prises en charge basées sur le rythme, l’introduction de la psychanalyse auprès des enfants (par Sarah Morgenstein), puis les empreintes successives de René Diatkine et de Roger Mises donneront à la psychanalyse la place qu’elle connait encore aujourd’hui en pédopsychiatrie.

Les enseignements et les légitimités de la profession

Le Dr Jean Bergès poursuit le travail d’Ajuriaguerra à la tête de l’unité Henri Rousselle quand celui-ci quitte la France pour la Suisse. Ce départ retarde un peu mais n’empêche pas en 1961, le premier enseignement de « rééducateur en psychomotricité », impulsé par la faculté de médecine. Il est naturellement créé à l’hôpital Rousselle. La structuration d’un enseignement en psychomotricité débute. Bernard Jolivet, médecin, en assume la responsabilité. Il poursuit les travaux avec Gisèle Soubiran. Cette formation dure une année pour des professionnels qui veulent compléter une formation déjà acquise (surtout des psychologues et des kinésithérapeutes). Les enseignements sont dispensés par des passionnés certes, mais venant encore de différents métiers. Cette évidence nécessitera des éclaircissements et la création d’espaces de recherche pour professionnaliser et homogénéiser l’enseignement.

En 1962, la formation passe d’un an à deux ans. Elle s’adresse dorénavant uniquement aux personnes souhaitant devenir rééducateurs en psychomotricité et non plus en complément d’un autre métier prévalant.

L’arrêté du 4 février 1963 créé le certificat en rééducation psychomotrice. Il sera dispensé par la faculté de médecine de Paris et le ministère de l’éducation nationale, sous deux chaires : la neuropsychiatrie infantile et la biologie appliquée à l’éducation physique et aux sports. De fait, la première année est dispensée à la Salpêtrière à Paris (plutôt orientée vers la neurologie, la gymnastique et les sports), alors que la deuxième année se déroule à André Rousselle à Sainte Anne, plutôt inclinée vers une approche relationnelle et psychocorporelle.

En 1969, Gisèle Soubiran ouvre la deuxième école de rééducateurs en psychomotricité à Paris : l’institut supérieur de rééducation psychomotrice (I.S.R.P). Nous pouvons situer ici André Lapierre et Bernard Aucouturier. Nous les retrouverons cités au travers de certains entretiens de notre thèse. Bernard Aucouturier est professeur d’éducation physique, il donne des cours à l’I.S.R.P avant de développer par la suite une approche en psychomotricité fondée essentiellement sur l’imaginaire de l’enfant. André Lapierre et Bernard Aucouturier sont les initiateurs de la psychomotricité dite relationnelle. Ils y développent les notions de fusion affective et d’identité.

La rationalité reprise en 1967 par Jean Le Boulch en psycho-cinétique propose les bases d’une approche rationnelle et praxique de la psychomotricité pour lutter contre l’échec scolaire. À cette époque, beaucoup de postes sont ouverts dans les établissements comme les instituts médico-éducatifs, en secteurs dédiés à la déficience intellectuelle.

En 1970, une nouvelle école ouvre ses portes à Toulouse.

Par décret du 15 février 1974, une nouvelle étape sera franchie avec la création du diplôme d’état de psychorééducateur. Ce terme insatisfaisant est le fruit d’une opposition du puissant syndicat des kinésithérapeutes (FFM) qui n’a pas voulu du mot « moteur » dans l’intitulé. Il a fait opposition face aux ministères de la santé et de l’enseignement supérieur. Ils obtiennent gain de cause. Pour valider ce nouveau diplôme de psychorééducateur, les étudiants devront avoir le baccalauréat et la durée des études passera de deux à trois années. Un numerus clausus impose un examen en fin de première année.

En 1974, deux nouvelles écoles sont ouvertes : celle de Lyon I à l’université Claude Bernard et celle de l’université de Bordeaux II-Victor Ségalen.

Gisèle Soubiran poursuit son œuvre notamment en tant que membre du Conseil supérieur des professions médicales et réussit à imposer des notions dans le programme d’enseignement, tels celles de « vécu corporel », de « réactions de prestance » ou « d’affectivité ». Françoise Giromini se souvient dans son ouvrage qu’en 1978 elles devaient « lutter pour faire accepter l’idée novatrice de travailler avec le désir du patient dans le soin, de le rendre acteur de sa thérapie en quelque sorte ! »[14].

Des revues spécialisées émergent également à partir des années soixante-dix : « La psychomotricité », « ISRP-Psy », « Thérapie psychomotrice », viendra « évolution psychomotrice ». Des congrès s’inaugurent et se poursuivent encore, le soin psychomoteur se structure autour de ses fondateurs. Les recherches sur la psychologie développementale, la psychopathologie, la psychologie cognitive et sur la neurologie accompagnent les travaux. Les tests sont de plus en plus nombreux pour repérer les troubles psychomoteurs et les sérier. Le métier se professionnalise et s’internationalise mais la thérapie psychomotrice « à la française » conserve une originalité dans sa conception globale du sujet et ses principaux modes d’intervention.

En 1985, le terme de psychomotricien est enfin reconnu et succède à celui de psychorééducateur sur les diplômes. Un arrêté du 13 juin 1983 place désormais un concours d’entrée en première année. En 1998[15], parait un décret qui encadre le programme de formation des psychomotriciens.

En 2012, environ 6000 psychomotriciens exerçaient en France. 914 nouveaux étudiants sont maintenant admis chaque année en première année

Le rappel des textes légaux principaux de l’exercice de la psychomotricité

Les dispositions principales sur le plan légal réglementant le métier de psychomotricien en vigueur à ce jour sont dans les textes de loi suivants[16] :

  • Décret 74-112 du15 février 1974 : instaure le diplôme de psycho-rééducateur.
  • Décret 85-188du 7 février 1985 : la dénomination de la profession évolue de psycho-rééducateur à psychomotricien.
  • Décret 88-659du 6 mai 1988 fixe le cadre de compétences des psychomotriciens
  • Décret 95-116du 4 février 1995. Inscription des psychomotriciens au livre IV de la Santé Publique. Ils deviennent auxiliaires de la médecine.
  • Ordonnance 2001-199du 1er mars 2001. Ordonnance relative à la transposition des directives 89/48/CEE du Conseil du 21 décembre 1988 et 92/51/CEE du Conseil du 18 juin 1992 concernant la reconnaissance des diplômes d’enseignement supérieur et des formations professionnelles.

[1] Citée par Giromini, Françoise, Monnier, Marie-Odile (coll), Gisèle Soubiran : des fondements à la recherche en psychomotricité, Paris, De Boeck Solal, p. 11.

[2] Ajuriaguerra, Julian, de, André-Thomas, Antoine- Henri, L’axe corporel, musculature et innervation, Paris, Masson, 1948.

[3] Giromini, Op cit, p. 15.

[4] Giromini, Op cit, p. 17.  

[5] Ibid

[6] Giromini, Op cit, p. 18.

[7] Ballouard, Christian, Le travail du psychomotricien, Paris, Dunod, 2003, p. 3.

[8] Reich, William, L’Analyse caractérielle, Orig. allemand Charakteranalyse, 1933. Éd. américaine Character Analysis, 1945, 1949, réimp. FSG, 1980.

[9] Afin que le lecteur saisisse bien l’importance de ces travaux et du pouvoir de rayonnement d’Ajuriaguerra, nous précisons que lors de notre propre formation en 1987-88-89, nous avons reçu les apports sur les relaxations de Schulz et de Jacobson.

[10] Berthoz, Alain, « Développement corporel et relation avec autrui », Colloque en hommage à Julian de Ajuriaguerra (1911-1993) organisé par la chaire de Physiologie de la perception et de l’action (Pr A. Berthoz) et l’association Corps et Psyché (Dr F. Joly), 1er et 2 Juillet 2010, pp. 22-23, p. 22.

[11] Auzias, Marguerite, « Julian de Ajuriaguerra disciple et continuateur de Henri Wallon », Enfance, t. 46, n° 1, pp. 93 à 99.

[12] Auzias, op cit, p. 93.

[13] Cité par marguerite Auzias, « Julian de Ajuriaguerra disciple et continuateur de Henri Wallon », Enfance, t. 46, n° 1, 1993, pp. 93 à 99, p. 97.

[14] Giromini, op cit, p. 73.

[15] Arrêté du 7 avril 1998 relatif aux études préparatoires au diplôme d’Etat de psychomotricien, voir en annexe 2.

[16] Légifrance, site internet : https://www.legifrance.gouv.fr.

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