EDUCATION ET SOINS, LA THERAPIE PSYCHOMOTRICE

LA CONFIANCE : PILIER FONDAMENTAL DE LA RELATION THÉRAPEUTIQUE ET ÉDUCATIVE

Le geste de confiance : Un principe d’action 

Travailler la notion de confiance dans les soins cliniques c’est incontestablement réfléchir à « celle que l’adulte fait et peut donner »[1]. C’est aussi penser les conditions de recevoir et de construire la confiance, pour chacune des parties engagées dans le soin : le thérapeute et la personne soignée. A notre sens, la confiance est une guidance fondamentale de l’agir professionnel en relation de soin, d’éducation. Si la relation de confiance semble de plus en plus menacée au sein d’une société encline davantage à une défiance détruisant « inexorablement notre lien social »[2], notre propos plus optimiste visera à expliciter la confiance dans ses différents aspects tant théoriques que pratiques. La confiance s’instaure par des éléments concrets pour devenir le ferment, l’un des « gestes » de base, un principe d’action que nous développons pour la pratique des psychomotriciens, sur lesquelles nos actions pourront être efficaces et thérapeutiques.

La confiance, cette notion difficilement cernable dans sa réalité concrète, néanmoins omniprésente, est indispensable pour envisager de toucher l’actif du sujet et lui faire rencontrer sa capacité. Claire Meljac narre cette petite histoire : « les imitations de gestes apparaissaient-elles difficiles à effectuer et le tam-tam proposé impossible à imiter par le jeune sujet ? Jean Bergès, avec un humour teinté de gentillesse (alliance subtile), déclarait alors à son partenaire : « Ah oui, c’est très dur ! Moi, je m’entraîne chaque jour ». Tableau tellement sympathique qu’il suffisait souvent à « ragaillardir » l’enfant en détresse. Celui-ci se révélait alors, dans un deuxième temps, souvent plus créatif qu’on aurait pu le croire »[3].

Dans la perspective anthropologique décrite par Laurence Cornu, « sur les conditions de possibilité et de tissage du lien humain avec autrui »[4], cette séquence nous rappelle que la confiance, s’oriente sur des faits et qu’elle répond à des schémas de construction, mais surtout qu’elle est le fruit de l’expérience d’une situation vécue, de mots entendus, de gestes faits. Cette situation et cette phrase prononcée par Bergès possèdent quelle vertu particulière ? D’une phrase, il redonne une place à l’enfant en lui expliquant d’une part, que tout est question d’apprentissage ; D’autre part, il reconnaît la difficulté de l’enfant en la nommant et il la dédramatise en parlant de ses propres difficultés. Par ce geste, il se positionne à la même place d’être humain apprenant que l’enfant, tout en respectant leurs différences. Bien que plus âgé et plus expert en tam-tam certes, il lui montre cependant qu’il est son égal, ni plus, ni moins. En lui dévoilant ses propres embarras, il lui offre la possibilité de la réussite future, associée à celle de ne pas être jugé pour ses échecs. La confiance qui en résulte est secondaire aux mots et à leurs significations initiales. Elle vient à la fois des actes des deux parties, des objectifs partagés, de leur reconnaissance. Dans une situation thérapeutique, l’adulte est souvent détenteur des clés de la confiance initiale, il s’agit là de la confiance nommée par Laurence Cornu « la confiance de dépendance »[5]. Cette confiance est destinée à changer, sauf à gêner les deux parties dans une relation de dépendance bloquante dans un présent réducteur, elle sera l’ouverture préalable vers une « confiance émancipatrice »[6] future, indispensable au processus de subjectivation.

La confiance, disposition spécifique du sujet envers l’inconnu, supporte et protège l’action soignante et l’exposition des corps en thérapie psychomotrice mais également l’intégration corporelle. Elle favorise par sa médiation une mise en disponibilité corporelle du sujet soigné, « ce ne sont pas les savoirs en eux-mêmes qui sont ou non émancipateurs mais bien la posture avec laquelle on les aborde, la façon dont on se situe par rapport à eux et ce qu’on en fait »[7] affirme Françoise Hatchuel. La confiance est un support médiatique particulier, incarné, sensible et marqué par des actes précis, des gestes porteurs à visée développementale. Insufflée par le psychomotricien d’emblée par une posture d’attention à l’autre et une disponibilité corporelle, Il en incarne ses éléments fondateurs et son intention. Elle sera efficiente à la condition que le sujet offre une ouverture à la confiance, même minime pour que celle-ci trouve une accroche. La confiance n’existe pas d’elle-même, elle se construit, s’élabore subtilement, parfois face à des sujets éprouvés dans leur relation à l’autre, emplis de méfiance plus que de confiance. Elle est appuyée et renforcée par le cadre qui contextualise la relation thérapeutique.

La confiance est un lien établi entre les sujets à partir d’actes concrets où le sujet se sent reconnu pour ce qu’il est, pour ce qu’il sera. La confiance installée est vertueuse, à son tour, elle est productrice de lien tout en en modifiant la qualité. Elle ne s’entend que si elle est réciproque, offrant un espace de projection commun aux sujets qui la partagent. Il n’est pas de neutralité dans la confiance, elle engage toutes les parties qui en deviennent à la fois prenantes et donnantes. « De même qu’elle ne peut être exigée, la confiance ne se décrète pas »[8], elle est parfois longue à s’installer, fondée sur plusieurs caractéristiques :

  • Des ajustements tonico-émotionnels et musculaires qui deviennent messagers sensibles, inscrivant le sujet dans son premier rapport confiant dans les autres êtres humains et le monde,
  • Une confiance posturale et d’attitude, conférée par une intention bienveillante et émancipatrice, engageant des actes concrets de partage, de réciprocité et d’appuis,
  • Un cadre de travail singulier, thérapeutique, portant contenance. Construit par le thérapeute ou l’éducateur pour restaurer et contenir la relation de confiance, le cadre assure la stabilité.

1-Les ajustements tonico-émotionnels et musculaires : messagers sensibles

A ces ajustements corporels sensibles et producteurs de sens (que nous détaillerons davantage au fil d’un article à venir), le lien fondateur entre les hommes et le monde se noue, la confiance en l’autre se tisse, profonde, première. L’accordage et la reliance pourront être solides ou au contraire faillibles selon les messages envoyés par la communication des corps entre eux, par la qualité des appuis corporels fournis. Nous parlons bien ici des appuis tactiles, reliés aux sons, à la voix, à la compression, à la vitesse, à la kinesthésie, au regard, etc … Ces éléments corporels simultanés et cohérents qui signalent à l’enfant dès sa conception qu’il peut s’adosser, s’appuyer et se sentir tenu par cet environnement parental. La cohérence est primordiale. Doivent s’associer et être vécus le plus simultanément possible les éléments sensoriels, le tonus, l’engagement corporel intentionnel et le langage. Des dissonances ponctuelles ou partielles sont toujours récupérables par les capacités adaptatives du sujet mais elles peuvent mettre plus ou moins en souffrance et notamment ébranler cette perception de prime confiance indissociable en l’autre et en soi, où l’autre en soi vient se blottir avec plus ou moins de bonheur. Cette alchimie féconde est potentialisée par l’envie du bon pour l’autre, l’amour s’exprime dans un élan partagé vers un futur aux nombreuses possibilités de réussites, où chacun peut se nourrir affectivement tout en gardant la place qui lui est assignée (celle de l’adulte garant émancipateur de celle de l’enfant). Cette confiance est fondamentale, elle est la source de toutes celles à venir. Dans sa stabilité et ses vacillements, elle permet à l’enfant de prendre pied dans le monde relationnel et factuel de plus en plus vaste qui va s’ouvrir devant lui. Si cette confiance est solide, il pourra se heurter aux inévitables obstacles constitutifs de la subjectivité et de la vie, s’y faufiler sans se sentir anéanti et embourbé dans les avis et les vies des autres, elle est libératrice de penser. La confiance (ou son absence) s’auto-entretiendra ensuite et se développera à partir d’elle-même, selon ce substrat, oscillant entre toutes les déclinaisons de la confiance et de la méfiance voire de la défiance envers autrui.

La confiance vient asseoir le mouvement d’évolution paradigmatique quant à la posture professionnelle thérapeutique, dans un « rapport d’égalité et non un rapport à soi »[9] précisant la nature de son engagement corporel et de son intentionnalité dans l’action qu’il pourra mener, « ravivant le risque d’altérité »[10]. Cette dimension auto-développementale de la confiance lui permet de s’insérer dans l’agir du sujet. L’enjeu est clairement de cheminer ensemble dans une alliance thérapeutique et non pas de réguler ses propres conflits psychiques, narcissiques au travers d’une relation de dépendance d’autrui dans un positionnement de subordination : pouvoir, autorité, peur de poser des limites ou excès, confusion des places, transferts indicibles, …

Pour tous et particulièrement pour les psychomotriciens et les psychothérapeutes ….

2-    Une confiance posturale et d’attitude

La confiance, se ressent et se partage à partir de la posture physique qui agit comme autant de messages envoyés entre les personnes, dans l’engagement corporel où l’acte se propose en partage. En psychomotricité, la posture renvoie de facto à la façon de se tenir corporellement, physiquement parlant. Elle est donc une manière d’incarner ses actions corporelles, son corps compris comme activité. La posture est un état physique transitionnel personnalisé, elle est bien représentative de « qui je suis » dans mon corps. De fait, par opposition, il existe une dimension qui va échapper au psychomotricien dans son engagement corporel et dans la confiance qu’il va inspirer. C’est une dimension de la confiance qui, adulte, n’est pas modifiable ou même saisissable par la personne elle-même. Elle est le fruit de son histoire personnelle et se ressent spontanément par autrui par ses modes d’incarnation (tensions musculaires, regard, sourire, proximité ou éloignement corporel, rougeurs, etc…), accélérant un processus de confiance dans ses dimensions conscientes et inconscientes ou le freinant. Cette relation princeps, sensible, pouvant se passer de mots à des conséquences sur l’instauration de la confiance et par extension sur les objectifs opérationnels recherchés. Nous différencions théoriquement la posture de l’attitude pour en saisir les différentes tonalités. Paillé et Mucchielli en précisent la distinction par les mots suivants : « la posture concerne « qui je suis » d’un point de vue théorique large, […], alors que l’attitude relève du « comment »[11].

La confiance posturale

Georges Simmel évoque les « intérêts enchâssés »[12] des parties prenantes d’une relation de confiance où « mes propres intérêts sont enchâssés dans les intérêts de l’autre »[13]. Si l’on voit bien celui du sujet soigné (aller mieux), celui du psychomotricien nous semble plus complexe : l’accomplissement du travail, l’amour du travail, celui de l’aide, la solidarité, etc.… Bien que ce ne soit pas l’objet précis de notre travail, outre le fait de réfléchir au « comment », ce serait une piste de réflexion intéressante à poursuivre de savoir sur quel substrat personnel le psychomotricien place son intention soignante.

Quand Simmel travaille sur les formes de la confiance, il relie la confiance à « une forme de savoir sur un être humain »[14]. Nous interprétons cette phrase comme un geste que le psychomotricien et le sujet s’offrent l’un à l’autre où l’essentiel est de savoir que chacun a la possibilité d’aider l’autre et la possibilité de lui donner de la valeur ajoutée en tant que personne. Le psychomotricien sait que le sujet peut puiser en lui, en ses savoirs de métier, en son expérience, dans sa stabilité, il en enclenche lui-même le processus. Il crée la maïeutique nécessaire pour soigner mais il reçoit dans le même temps. Il est renforcé par le partenaire dans son vivre-bien, dans sa capacité à exercer son métier. Il n’est pas seulement fiable par le savoir d’une technique mais car, en sus, il est ressenti comme bon, porté par une intention « bonne » pour l’autre. Chacun doit se laisser aller au risque de la confiance pour réussir ensemble l’acte soignant, « envisager la possibilité d’une coopération »[15] pour consolider la richesse de l’altérité. Une posture d’humilité et d’égalité est indispensable pour soigner en thérapie psychomotrice du fait des caractéristiques des moyens corporels déployés. Cette posture permet une ouverture suffisante à l’accueil de ce qui pourra advenir et à l’adaptation nécessaire pour savoir puiser dans tous les apports et les capacités des sujets. Ces capacités sont observables aisément si le thérapeute sait saisir les signes parfois infinitésimaux du sujet. C’est parfois juste un regard qui permet d’accompagner un geste potentiel, d’en permettre le développement. L’enfant qui, en train de jouer, pose un regard ailleurs, peut-être sur ce qu’il n’ose pas faire mais aimerait faire, il a juste besoin d’un encouragement, parfois un sourire ou un regard bienveillant (confiant) en retour suffit pour libérer son geste. C’est la compétence à capter ce regard sans pour autant savoir ce qu’il signifie qui représente l’engagement corporel du psychomotricien. Humilité quant à la connaissance que nous pouvons avoir sur la personne qui se présente. Sur ses ressentis, sur sa créativité. Sur la véracité des propos tenus verbalement par le sujet également. Il n’y a jamais de raisons de ne pas croire ou de ne pas écouter ce que dit la personne qui vient en séance. Quel que soit son âge, ses motifs de consultations ou ses difficultés à les exprimer. Une posture, qui, par ses attitudes corporelles et de langage laisserait percevoir un sentiment de supériorité se tromperait dans son action soignante à mon avis. Ne pas laisser finir les phrases, interroger uniquement les parents, commenter l’action sans regarder le sujet de soins (notamment l’enfant) sont autant d’exemples de « manqués » de la relation. Personne ne s’exprime pleinement s’il se sent nié dans sa sujétion, dans sa capacité à être accepté en tant que ce qu’il est, juste ce qu’il est. Pas plus mais pas moins non plus. Le psychomotricien a, à mon sens, le devoir de se positionner à égal en tant qu’être humain avec la personne qui vient le voir et complète nos propos abordés dans le cadre du principe d’action « laisser le corps faire ». C’est ainsi que nous pouvons reprendre le terme de partenaire cher à Benoit Lesage. Avoir par principe théorique et fonctionnel une confiance envers la personne qui consulte pour espérer construire une confiance mutuelle, où « tout vécu par principe veut dire quelque chose, tout vécu peut être nommé et compris », offrant alors une compréhension de « l’extérieur comme corps »[16], désirante, voulante, vivante. Le sujet se construit aussi par la reconnaissance qui lui est conférée. Elle lui permet de se montrer tel qu’il est, avec ses forces et ses faiblesses et de se « révéler sans fausseté »[17].

La confiance d’attitude

Nous situons « les marqueurs de la confiance »[18] dans une confiance plus en lien avec l’attitude, le concret du geste de confiance, les actes significatifs tant de la conviction assumée dans le potentiel présent et futur d’autrui qu’en celle de sa non-supériorité, dite sans dépréciation, simplement de sa juste place. Conscients et volontaires dans le soin, ce sont des moyens soulignant la place de chacun et l’importance donnée au sujet qui se présente en face de soi, et, par extension, à tous les sujets. Ces gestes sont ajustés au plus près de l’émergence des capacités d’autrui, pour ne pas le mettre en situation d’échec et insuffler une dynamique d’intégration corporelle. Ce sont des gestes émancipateurs qui signent la confiance et lui donnent sa valeur. En thérapie psychomotrice, laisser l’enfant agir sans l’interrompre, ne pas juger négativement, laisser l’expérience motrice se réaliser tout en étant à côté, tout près, donne la possibilité et la légitimité tout en garantissant une présence rassurante physique et psychique. Laisser faire n’est pas abandonner, c’est aussi accompagner à la qualité du geste, soutenir un questionnement corporel au lieu d’un placage d’une technique ou d’un savoir théorique tout en ajustant une dimension éthique de confiance émancipatrice concrète à son geste. Les émotions et les sentiments peuvent s’exprimer, la confiance en l’autre permet une transformation en confiance en soi, en estime de soi. La peur, normale face aux situations de nouveauté, s’atténue et se travaille de telle façon à être intégrée et dépassée. Vouloir la confiance c’est entrer dans une démarche d’humanisation constante de la relation et de la considération du sujet, pour fabriquer une histoire commune où la subjectivité puise ce qui la constitue. Dans la confiance partagée, s’installe l’idée d’une reconnaissance de soi et de ses actions, pas uniquement celles du jour, de l’ici-et-maintenant, mais aussi une conviction profonde en celles à venir, dans les actions réalisables dans un futur proche ou lointain. Cette portance par la confiance actée « agit in fine sur sa capacité à apprendre et à faire de la connaissance »[19] par le corps compris comme activité, le sujet est accompagné dans un devenir plein de capacités. Le sujet est producteur de connaissance par son geste psychomoteur.

Au psychomotricien la responsabilité de ne pas en faire une relation de dépendance. Le sujet apprendra que ses réalisations lui appartiennent et sont reproductibles dans des contextes différents, hors de la présence du psychomotricien, l’entreprenant d’une liberté d’agir en son nom. Hanna Arendt souligne l’action en tant que liberté. Elle est engagée, elle est spontanéité. Un humain, par la mise en œuvre d’un acte, s’engage en toute liberté. Nous voyons ces enfants inhibés ou au contraire hyperactifs et tyranniques envers leur entourage et/ou les objets, être attentif à l’acte « en train de se faire » est pour eux difficilement atteignable et par là même la confiance engagée dans l’acte, à l’attention que l’on accorde à ce que l’on va réussir. Nous pourrions dire que le sujet doit développer la capacité à « se poser » dans l’acte pour en saisir sa dimension, prendre le temps de choisir, d’affiner son geste, savoir renoncer et se reprendre, développer une attention à soi solide et des capacités de concentration simultanément. La physiologie rejoint le sensible par la voie biochimique. Ces enfants tournent en rond au final, incapables de finir leur geste et d’en tirer profit, comme submergés par eux-mêmes, dans l’entrave de la réalisation. Cette proposition nous évoque l’idée du jaillissement développée par Husserl et nous renvoie à un aspect non maîtrisable de l’action, comme si elle était associée à une prise de risque. L’action engage la personne. Le moindre lancer de ballon, le moindre sourire est l’expression d’un art en tant qu’extériorisation créative produite d’un intérieur assemblé, à la condition de le laisser se déployer jusqu’à son terme. Entraver, interrompre une action ou faire croire au sujet qu’il n’est pas capable d’arriver au terme qu’il s’est fixé, revient à lui enlever sa liberté par l’entrave de « la puissance d’agir qu’il était en train de créer par ses propres moyens »[20]. Françoise Giromini relate que Gisèle Soubiran racontait comment Ajuriaguerra insistait sur la beauté du geste indispensable à la liberté d’agir : « lorsque nous examinions ensemble un enfant, il cherchait toujours l’élégance du geste alors que la souplesse nous paraissait suffisante. Cette notion d’élégance du geste, comme « fin du fin » de la commande psychomotrice n’a jamais cessé de prendre de la valeur […] une marge d’aisance, de sécurité »[21]. C’est une condition pour être et se sentir sécure avec son propre geste et son action. C’est un plus nécessaire pour être utilisable en toutes circonstances. Ainsi ce que nous nommons beau, la joliesse du geste est une sécurité pour l’enfant comme pour l’adulte. Le geste maîtrisé en dehors du point d’utilité, intégré suffisamment en soi et en dehors de soi, se propage de l’utile à l’esthétique et atteint son but tout en étant maîtrise de soi. La liberté tient aussi à la précision et à la justesse du geste abouti en tant que reflet et réalité de soi. Ce geste joli et précis s’autoalimente et renforce le sujet dans sa capacité active.

3-Le cadre, marqueur thérapeutique de la confiance

La confiance s’attache à la notion de contenance et de conteneur, et, plus largement, à la gestion du risque corporel pour soi et l’autre. Actuellement, il est très souvent notion de « lâcher-prise ». Ce terme utilisé à tout-va me semble être un avatar moderne et avorté de celui de « confiance », tombé en désuétude peut-être. Confiance en l’autre, en soi, en ce qui existe et vient à soi, en ce qui n’est pas contrôlable. Il est en effet nécessaire de s’en remettre à autrui dans maintes situations et notamment celles relevant du médical où l’enjeu de santé est présent voire vital. Mais la confiance est quotidiennement éprouvée par l’être humain dans toutes les relations à autrui, l’autre étant différent de soi, nul ne sait ce qu’il va faire ou dire, se confier est un renoncement au contrôle sur l’action environnante, à la toute-puissance psychologique, à l’emprise sur autrui. Regarder la confiance sous l’angle d’une mise en contenance, c’est réfléchir à sa capacité de rassemblement psychique. En effet, la confiance incarnée est conteneur, elle agit par « précipitation de formes, comme cristallisation »[22] psychique. Elle est support de densification corporelle, et permet au sujet d’investir son corps-activité, par accélération de la capacité intégrative.

Le cadre que la structure de soins en psychomotricité installe est un palliatif aux défaillances de la confiance telles que nous les avons détaillées précédemment. Ces déficits sont très souvent associés aux troubles psychomoteurs, qu’ils en soient l’origine ou la conséquence. Le cadre protège le corps physique et psychique des personnes comme autant de bornes contenantes. Le mouvement entre le dedans et le dehors de la personne peut alors exister en minimisant les risques, de peurs, d’angoisses, de troubles psychiques, car contenu dans ce cadre artificiel supplétif. René Roussillon parle volontiers d’« attracteur » pour évoquer la fertilité de certains cadres. Ce sont des dispositifs, qui, par leur organisation et leurs modalités, favorisent un apaisement, ils protègent de « l’imprévisible »[23]. Le cadre délimite le périmètre des actions engagées par son formalisme, proposant à chacun de ses acteurs d’y évoluer tranquillement, mais surtout, chacun à sa juste place. Par cette « conscience de places non assimilables »[24], le cadre et ce qui s’y passe deviennent attracteurs de densification corporelle, de « chair », de symbolisation, mais aussi d’engagement relationnel. Si Heidegger[25] pense du formel qu’il permet au sujet authentique de retrouver sa nature pensante, nous l’abordons en sus du versant de l’expérience vécue faisant connaissance, où, « pour que nous puissions agir, il faut qu’il y ait un espace qui soit institué et garanti de façon à rendre possible cette action »[26]. Le cadre posé autorise l’action à exister, l’être à s’authentifier dans l’action singulière où par conséquent, comme le souligne Hannah Arendt, l’action déploie à son tour, sa capacité à instituer un espace qui lui appartient en propre sans artifice. L’action réactive l’espace et permet de nouvelles possibilités à chaque fois. Contenant physiquement et psychiquement, le cadre sécurise le changement généré par l’action. Il est libérateur. Chacun peut ainsi se mettre en disponibilité, limitant les peurs irrationnelles et s’investir dans une construction de liens en tentant d’éviter les mécanismes de défense qui rendent inopérants au pire, au mieux, entravent la prise en soins. Générateur de confiance, le cadre accompagne l’intégration corporelle. Cette intégration permettra au sujet de faire contenance de lui-même. Le cadre est un écrin pour la réussite de la thérapie psychomotrice. Par ces propriétés décrites, nous pensons que le cadre permet au sujet de (re)trouver sa nature agissante.

Le cadre agit sur toutes les personnes qui le vivent, il contient également le psychomotricien. Celui-ci est très sollicité dans sa capacité à affronter les répétitions de comportements, les archaïsmes, les sollicitations corporelles pour conserver une capacité à aider les sujets à développer un « tenir debout »[27] psychomoteur. Travailler dans un espace psychomoteur, c’est travailler au plus près des corps, parfois dans l’intime. Cela nécessite d’avoir en outre une réflexion sur son rapport personnel à la proximité, à ce qui se transmet et se réactive à un niveau intérieur dans une relation corporelle si proche et impliquante. Les espaces de travail des psychomotriciens sont établis en fonction des médiations utilisées mais leurs cadres sont toujours indispensables à penser pour emplir à bon escient cette fonction professionnelle de cohérence corporelle, afin de « soigner le travail »[28] pour paraphraser Gabriel Fernandez, où l’attention est portée davantage pour notre part sur l’environnement et l’attention que nous portons aux conditions du travail, à sa propre clinique du geste professionnel engagé et de son intériorité.

Le cadre en psychomotricité c’est d’abord un espace physique, le plus souvent la salle de psychomotricité. À nul autre endroit thérapeutique, elle ne ressemble. Spacieuse en général, elle peut être assez neutre jusque très chargée en jeux et jouets, en matériels de grande motricité. Chez les adeptes de l’approche Aucouturier, le travail s’appuyant essentiellement sur l’imaginaire pour travailler le réel, le matériel est neutre et devient un support fertile à tout ce que l’enfant voudra bien y mettre, symboliquement : gros coussins et matelas, gros cubes en mousse pour les constructions, espalier et raquette, balles. Plus habituellement, nous trouvons dans les salles des balles et ballons de toutes tailles et formes, un espace pour s’installer confortablement au sol, des jeux permettant de construire une maison, des instruments de musique, des poupées, des tissus et de quoi constituer des parcours moteurs de toutes sortes. La salle de psychomotricité est un espace à prendre, cadre posé entre l’imaginaire, le réel et le symbolique. Il lui faudra être investi par le sujet soigné mais également par le psychomotricien, où s’expriment son identité et son expression professionnelle privilégiée. Pour le sujet soigné, la salle deviendrait un « espace-temps de shopping émotionnel »[29] aux dires légers de Franco Boscaini. C’est-à-dire un lieu privilégié d’expression des émotions, de leur utilisation et de leur acceptation. L’activation du plaisir d’agir s’en trouve sollicitée amplement.

S’ajoutent à ce cadre spatial particulier des consignes qui se répètent au point de devenir ritualisées. Elles sont liées à des conditions pratiques, marques d’une posture créatrice de confiance par un rapport d’égalité : nous enlevons ensemble les chaussures pour entrer en séance, posons les manteaux. Ce temps sur un banc permet d’emblée de se poser ensemble et d’entrer en relation dans une attention conjointe. La séance commence ici. Puis ce sont des codes relationnels qui apparaissent. Après l’entrée, nous pouvons nous asseoir pour nous raconter les nouvelles, c’est une façon de se dire bonjour, de s’accueillir mutuellement avec respect. Accueillir une personne c’est déjà se mettre en disponibilité d’ouverture, ne pas être affairé, le corps à corps se fait par étapes, même dans l’urgence d’une séance de trente à quarante-cinq minutes. Il est important, de créer un lieu d’accueil au visage de la personne, à l’espace qu’elle prend avec son corps en mouvement, en pleine présence, avec un regard posé. Son occupation de l’espace en tant que sujet est placée dans l’espace-salle, dans l’espace du psychomotricien. De même, la fin de la séance est ritualisée par un temps de synthèse, de recentrage sur soi, sur le vécu et la trace de la séance. Les modalités de réalisation en sont variables, l’adaptation est constante. Selon les situations cliniques des personnes accueillies, des règles peuvent être énoncées spécifiquement : la confidentialité (gardons pour nous ce qui se passe ici), l’agressivité (la seule chose qui n’est pas possible ici, c’est de faire du mal), la place des parents (partage d’un jeu, accueil uniquement au bureau, etc.) … Les consignes sont claires et respectables, expliquées en amont des séances, rappelées si nécessaire. Le cadre constitue un espace construit, édicté et favorisant. Il représente l’institué du déroulement des séances par le psychomotricien. Il est à la fois spatial et temporel. Il répond à un certain nombre de règles. Certaines sont établies et communiquées par le psychomotricien seul, d’autres en co-construction avec les partenaires. Elles peuvent être variables selon les contextes, les conditions de soins, les pathologies des personnes soignées. Quand elles sont posées et entendues, acceptées par tous, elles conservent une certaine stabilité qui légitime la notion de cadre. Elles ne varient que sous certaines conditions. Le cadre suggère la répétition, la régularité et la paisibilité.

La confiance ajoute une dimension incontournable de la réflexion de la pratique en thérapie psychomotrice, en ajoutant une dimension fondamentale à ses principes d’action. Médiation travaillée dans le corps à corps, par la posture adaptée et les marqueurs renforçateurs durablement. La confiance libère le geste et son sujet, par l’ensemble de paroles et de silences, de soutiens, de moments engagés corporellement en corps à corps, l’un à côté de l’autre, l’un pour l’autre, l’un avec l’autre … Toutes ces dimensions de co-corporéité sont exploitables par le geste avec l’intention de soutien corporel du psychomotricien.

Karine RENARD

Docteure en sciences de l’éducation

Psychomotricienne – Psychothérapeute

Toute reproduction, même partielle, est autorisée uniquement si son auteure est citée … Nous parlons ici de confiance, d’authenticité, de sincérité et d’engagement …

[1] Cornu, Laurence, « La confiance », Le Télémaque, 2003, vol. 2, n° 24, pp. 21-30, p. 21.

[2] Algan Yann, Cahuc Pierre et Zylberberg André, 2012, La fabrique de la défiance, Paris, Albin Michel, p. 11

[3] Meljac, Claire, Le corps dans la neurologie et dans la psychanalyse, sous la direction de Jean Bergès, Introduction, Erès, Paris, 2007, par. 5.

[4] Cornu, Laurence, « La confiance », Le Télémaque, 2003, vol. 2, n° 24, pp. 21-30, p. 25.

[5] Ibid, p. 27.

[6] Ibid, p. 28

[7] Hatchuel, Françoise, Savoir, apprendre, transmettre. Une approche psychanalytique du rapport au savoir, Paris, La découverte, 2005, p. 34.

[8] Margano, Michela, « Qu’est-ce que la confiance ? », Etudes, 2010/1, t. 412, pp. 53-63, p. 56.

[9] Cornu, Laurence, « Subjectivation, émancipation, élaboration », Tumultes, 2014/2, n°43, pp. 17-31, p. 20.

[10] Cornu, op cit, « La confiance », p. 4.

[11] Paillé, Pierre, Mucchielli, Alex, L’analyse qualitative en sciences sociales, Paris, Dunod, 2008, p. 83

[12] Simmel, Georg, Sociologie, études sur les formes de la socialisation, Paris, Puf, 1999, p. 355.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Ibid, p. 55.

[16] Ricoeur, Paul, Philosophie de la volonté, 1, le volontaire et l’involontaire, Paris, Aubier Montaigne, 1950, p. 13.

[17] Margano, op cit, p. 62.

[18] Cornu, Laurence, « Relier les études et la vie », Revue internationale d’éducation de Sèvres, septembre 2011, URL : http:// ries.revues.org/2060, p. 40.

[19] Roelens, Nicole, Interactions humaines et rapports de force entre les subjectivités, Paris, L’Harmattan, Logiques sociales, 2003, p. 26.

[20] Billeter, Jean-François, Un paradigme, Paris, Allia, 2012, p. 48.

[21] Giromini, Françoise, Monnier, Marie-Odile (coll.), « Giselle Soubiran, Des fondements à la recherche en psychomotricité », Marseille, De Boeck Solal, p. 19.

[22] Cornu, Laurence, op cit, « La confiance », p. 26.

[23] Ibid, p. 30.

[24] ibid

[25] Heidegger, cité par Roelens, Nicole, Interactions humaines et rapports de force entre les subjectivités, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 32.

[26] Poizat, Jean-Claude, « Entretien avec Etienne Tassin », Le Philosophoire, 2007/2, n° 29, pp. 11-40, p. 38.

[27] Meirieu, Philippe, Pédagogie : le devoir de résister, Paris, ESF éditeur, 2007.

[28] Fernandez, Gabriel, Soigner le travail, Paris, Eres, 2009.

[29] Boscaini, Franco, « Les émotions dans la relation psychomotrice », Evolutions psychomotrice, Emotions, et psychomotricité, vol. 19, n° 77, 2007, p. 117.

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