EDUCATION ET SOINS

PARTIE 7 Les années 2000 : repères pour la psychomotricité contemporaine

Cette dernière partie sur les théories qui fondent à mon sens la thérapie psychomotrice actuellement reprend les principaux auteurs et chercheurs et leurs mouvements théoriques. La thérapie psychomotrice ne peut exister sans plusieurs repères conceptuels et leurs modèles. Ce qui complexifie parfois sa compréhension. Elle repose sur l’unité somato-psychique et nous devons composer avec le corps dans ses différents niveaux de fonctionnement, et les assembler à partir du concept d’action, et celui de mouvement. En partant de ces deux éléments concrets, le psychomotricien peut reprendre et comprendre tous les éléments dont ils devront tenir compte. L’article qui suit reprend les différents chercheurs qui auront mis leur empreinte sur la psychomotricité et en quoi ils me semblent importants et repérables pour la pratique.

Les travaux d’André Bullinger (1941-2015), psychologue du développement, auront amené un énième bouleversement dans les savoirs des psychomotriciens. Ces travaux extrêmement précis sur le développement sensori-moteur s’inscrivent en continuité des travaux de Wallon et Ajuriaguerra, et enrichissent encore les repères théoriques de la psychomotricité. En lui faisant faire un mouvement de balancier, il ramène du côté du développement là où ils s’étaient orientés sur le versant de la psychanalyse. Bullinger s’appuie sur le développement moteur de l’enfant, il renforce la dimension tonico-posturale et travaille sans relâche sur les perceptions et les capacités représentatives du nourrisson et de l’enfant, dans une perspective instrumentale et cognitive. Il cerne les champs du geste, de la praxis, des liens qu’il estime indissociables entre cognition et émotion. Soutenu par un travail dense d’observation clinique et expérimental, il affirme que « la régulation intériorisée des états toniques, l’instrumentation des segments corporels et les représentations de l’organisme sont des éclairages différents de la même étape cruciale du développement »[1]. C’est à cet endroit qu’intervient la formation précoce d’une « subjectivité, où l’organisme est compris comme un corps qui est articulé et mobile dans des espaces peuplés d’objet, tant physiques que sociaux »[2]. De plus, il développe ses recherches à partir de la construction motrice et locomotrice de l’enfant, réfléchissant aux mécanismes de structuration interdéveloppementaux. Il offre un support théorique de choix pour les psychomotriciens en énonçant que : « la maîtrise de l’axe corporel et cette première subjectivité (il parle ici de l’accès à la représentation notamment celle compensant l’appui dorsal du bébé) sont les deux faces d’une même réalité vue sous l’angle sensori-moteur et sous l’angle relationnel »[3].

Comme André Bullinger, d’autres praticiens-chercheurs portent un regard sur le mouvement et l’action par l’entrée du corps biomécanique et sensori-moteur. Ils me paraissent trop souvent oubliés dans nos pratiques pour nous perdre dans les limbes du psychisme en point d’orgue. Nous portons notre attention à deux personnes en particulier, en complément de Bullinger : Suzanne Robert-Ouvray et Benoit Lesage. Elle est kinésithérapeute, psychomotricienne et psychologue ; Il est médecin, docteur en sciences humaines et danseur. Leur théorisation s’attache à montrer que le corps dans sa construction initiale ne peut pas être réduit à un corps effecteur, à partir de son mouvement. Fraîchement diplômée, j’ai assisté pour la première fois en 1990 à deux conférences de ces professionnels. Déjà fortement marquée par leur travail à ce moment ancien, mon intérêt pour leurs recherches ne se dément pas.

Robert-Ouvray, articule ses diverses expériences en une synthèse alliant le mouvement corporel, l’affectif et le psychisme. Son intérêt pour la fonction tonico-posturale, étai du psychisme, inscrit ses recherches dans un cadre théorique dont la psychomotricité ne me semble pas pouvoir se passer.

Benoit Lesage édifie un savoir sur les chaînes musculaires et leur rôle fondamental dans le développement affectif et l’harmonie corporelle. Son attention est portée au geste dans sa dimension esthétique, révélatrice d’un habité corporel dans un élan harmonieux en relation à l’espace, dimensionne le corps à son aspect léger et gracieux. Il est envisagé non pas en termes de poids ou de physique mais, en termes d’incarnation corporelle, libérant le corps de ses entraves, dégageant le geste vers des déliés spontanés.

Tous deux s’inscrivent dans une démarche où l’impression et l’expression corporelle, comprises en processus, sont les deux faces de vécus de l’information dans un ensemble propre au corps.

La place actuelle de la psychologie cognitive

En lien avec le développement des neurosciences, ces vingt dernières années ont vu la psychologie cognitive prendre un essor considérable. La psychomotricité est traversée par cet essor car, au plus simple, elle s’intéresse aux fonctions dans leur expression corporelle en interaction avec son environnement. De plus, les préoccupations de ce mouvement se tournant de plus en plus vers une compréhension de la conscience et les aspects cliniques des pratiques de terrain, les coïncidences entre la psychologie cognitive, la phénoménologie et la psychanalyse ne sont pas à négliger, même si elles peuvent rebuter par leur complexité.

Des démarches sont parfois entreprises par chacun des protagonistes pour prendre en compte les avancées des uns et des autres qui pourraient donner lieu à des échanges fertiles. Francisco Varela distingue trois orientations dans la psychologie cognitiviste : cognitiviste, connexionniste, et énaction incarnée. Chacune a son propre cadre et ne peut se confondre les unes avec les autres. Le modèle cognitiviste fonctionne sur une logique rationnelle qui a difficilement des jonctions avec la psychanalyse ou la phénoménologie. Les aspects qualitatifs de ces théories semblent les opposer en tout. Par contre sur le plan de l’énactif-incarné, la dimension clinique et qualitative manquante précédemment est valorisée. La théorie des systèmes dynamique, fertile, se situe dans ce champ. Varela nous propose de soulever deux notions clés de partage possibles entre l’énactif-incarné, la phénoménologie et la psychanalyse :

Le principe de non-linéarité : La capacité d’auto-organisation du sujet et notamment de l’enfant lui permet de répondre à des exigences développementales du corps par un aménagement des systèmes attachés à la demande (neuronaux, la motricité, l’environnement, la motivation). Là, les patterns du comportement ne sont pas inscrits ni uniquement dépendants de la maturation du système nerveux central. Cet ensemble est dit non-linéaire par sa capacité parfois soudaine à tendre vers une stabilité des états et des comportements. Le développement de l’enfant fonctionne en « exploration de la dynamique de l’action qui va conduire progressivement à la découverte de zones de comportements stables, les attracteurs justement »[4].

La recherche en première personne dans les démarches qualitatives permet aux chercheurs de donner la parole aux ressentis du sujet. Quand l’attention est portée spontanément ou par un accompagnement, lors d’entretiens d’explicitation par exemple, le constat est fréquent d’une expression, d’une impression, qui pourrait ne pas prendre sens par ailleurs. Varela prend l’exemple[5] d’un sujet épileptique qui peut ressentir par ses comportements et ses sensations la survenue d’une crise environ dix minutes avant qu’elle ne soit détectable par des investigations neurologiques. Cette situation suggère une « inflammation » globale du corps où le sujet, attentif à son intériorité, peut parvenir à faire dévier la crise en adoptant des comportements alternatifs qui auront une action sur les circuits neuronaux. L’inverse est également vrai, d’une action propageante interne desdits circuits. Ils parviennent ensuite à la conscience. Nul intérêt pour le praticien de ne pas accepter ses deux niveaux d’analyse et de compréhension du fonctionnement réciproque d’un système pathologique.

Le sujet agit par sa conscience aiguë de son vivant et développe un agir sur sa destinée et tout autant sur ses circuits neurologiques. Ce raisonnement permet de « comprendre la nature de l’esprit dans son double registre comme expérience vécue et comme construction biologique »[6].

La place actuelle de la psychanalyse

Au cours des trente dernières années, les deux métiers (psychanalystes et psychomotriciens) se sont parfois rapprochés à tel point que les références se confondent ; Le trouble psychomoteur a parfois été réduit au rang d’expression unique de l’inconscient, perdant sa valeur dans une perspective instrumentale ou développementale. Il devient donc inutile d’investiguer par des évaluations, bilans et autres soins techniques vu que l’objectif serait uniquement les significations cachées psychiques du symptôme. L’emprise de la psychanalyse sur la psychomotricité a été telle que Sami-Ali a publié en 1977 un premier ouvrage intitulé « L’esquisse d’une théorie psychanalytique de la psychomotricité ». Il souligne le corps comme porteur de fantasmes et d’investissement libidinal, où, par le transfert uniquement, le travail trouve son intérêt. Il poursuit par ces mots : « dans la pratique courante de la psychomotricité, à force de se concentrer sur le contenu manifeste du symptôme, tant au niveau du diagnostic que de la conduite affective de la cure, on se dissimule cet arrière-plan trouble et difficilement maîtrisable. J’ai déjà qualifié de refoulement cette démarche, qu’à dessein, cherche à se détourner de l’évidence »[7]. Une démarche d’emprise de la psychanalyse discrédite ainsi le geste dans son essence praxique et un certain mode d’action spécifique aux psychomotriciens. La pensée psychanalytique s’est plus ou moins, mais bel et bien installée dans les écoles, les pratiques, les colloques, parfois à bon escient, parfois moins.

Il est indéniable que le psychisme est un enjeu majeur dans la construction et l’expression psychomotrice d’un sujet mais les troubles psychomoteurs ne peuvent pas être ramenés au rang d’intermédiaires de cet élément corporel en particulier, tout fondamental qu’il soit. La psychanalyse ne constitue en aucun cas une issue unique pour théoriser la psychomotricité par le simple fait que la psychomotricité est une médiation corporelle privilégiant le mouvement et la motricité comme traitement, là où la psychanalyse dans son application est essentiellement verbale et vise en premier à bloquer l’activité du sujet pour ne pas le parasiter dans son expression. De plus, la parole n’est pas le seul accès à la symbolisation comme nous pourrons le voir ultérieurement.

Françoise Giromini, psychomotricienne, dans son ouvrage « Paroles sur le corps », relève également l’intérêt des notions psychanalytiques tout en écartant une prégnance qui peut être préjudiciable et détourner les psychomotriciens de leur cœur de métier. Néanmoins, l’idée majeure se dégage d’une constitution de repères forts intéressants pour la psychomotricité par la psychanalyse. Les psychomotriciens tirent parti des apports de Pierre Delion, et de ceux notables de Geneviève Haag pour ne citer qu’eux. Elle exerce auprès de très jeunes enfants en âge préverbal et ses apports sur le développement affectif en lien avec les tensions tonico-émotionnelles et l’investissement de l’espace constituent des repères indéniables pour le développement de l’enfant et les psychopathologies. Son regard et ses hypothèses sur les liens entre le développement psychique et les coordinations, le rôle du regard, éclairent le psychomotricien dans sa pratique. Les préoccupations notamment sur le contre-transfert que nous évoquerons nécessairement au cours de cette thèse, seront à mettre en perspectives ainsi que la place de la verbalisation et de l’interprétation.

Nous retiendrons également, sans être exhaustif, les travaux sur l’image du corps, sur la notion de contenance corporelle, où peuvent s’articuler la psychanalyse et la psychomotricité. Rejoignant ici la philosophie, la psychanalyse envisage parfaitement la personne comme porteuse de son histoire singulière, n’appartenant qu’à elle, exprimée corporellement.


[1] Bullinger, André, Le développement sensori moteur de l’enfant et ses avatars, Un parcours de recherche, la vie de l’enfant, Ramonville saint Agne, Eres, 2004, p. 38.

[2] ibid

[3] Bullinger, op cit, p. 43.

[4] Albaret, Jean-Michel, Troubles psychomoteurs chez l’enfant, Paris, Elsevier, 2001, p. 2.

[5] Varela, Francisco, J, « Éclairage mutuel, psychanalyse et sciences cognitives contemporaines », traduction de l’anglais par Virole, Benoît, journée d’étude organisée à l’initiative de la société de Psychanalyse Freudienne, Les Lettres, octobre 2000, Hors-série n° 1, pp. 95 à 99, p. 96.

[6] Varela, op cit, p. 97.

[7] Sami-Ali, Mahmoud, Corps réel, corps imaginaire, Paris, Dunod, col. Psychisme, 1977, p. 90.

EDUCATION ET SOINS, LA THERAPIE PSYCHOMOTRICE

LE SOIN EN ESPACE SNOEZELEN – PARTIE 1

Pour citer cet article : Renard karine, Le soin en espace snoezelen, partie 1, ressource électronique, site personnel de l’auteure : https://lescarnetsdesentiers.com/2019/03/13/le-soin-en-espace-snoezelen-partie-1/, mars 2019, np

Toute reproduction et citation est autorisée à condition de citer son auteure …

Introduction

J’ai exercé pendant dix années en espace snoezelen. Je débuterai cet article en partie 1 en reprenant les éléments fondamentaux de la démarche Snoezelen, puis j’évoquerai la manière dont je l’ai utilisée et vécue sur un plan organisationnel. J’ai également formé des professionnels soignants et éducatifs pendant plusieurs années. Le snoezelen n’est pas une méthode de travail, c’est une démarche. En ce sens cela signifie qu’il y a beaucoup à y mettre de soi, en tant que professionnel attaché à des principes, à une technique mais également en tant que personne car dans ce lieu c’est le lien à l’autre qui va être sollicité, avec son cortège d’engagement corporel, de sensations, et de sentiments d’émotions. C’est un lieu singulier à penser pour l’utiliser au mieux dans une démarche soignante au sens large.

En partie 2 (à venir …) je tracerai une expérience de soins auprès de deux jeunes adultes autistes.

Origine de la démarche :

Snoezelen est un concept qui date des années 70, initié aux Pays Bas. C’est avant tout une philosophie globale de l’approche de la personne. Cette approche est basée sur l’écoute et la disponibilité à l’autre, quels que soit son handicap, ses capacités, son âge…

SNOEZELEN est la contraction de deux mots : SNUFFELEN qui signifie flairer, fureter … et DOEZELEN qui signifie un état de langueur indéfinissable, une somnolence. Snoezelen est une alliance : celle de la détente, d’un relâchement et d’une tonicité, d’une envie de rechercher et de s’approprier de nouvelles sensations.

Une salle dédiée :

La démarche Snoezelen se matérialise dans un espace communément appelé « espace Snoezelen » ou « espace sensoriel ». C’est une pièce qui doit être suffisamment grande à mon sens pour s’y retrouver à plusieurs personnes, plongée dans la pénombre pour faire ressortir les éléments lumineux qui vont s’y trouver (mais on doit pouvoir mettre de la lumière, ouvrir une fenêtre si possible afin qu’elle ne devienne pas anxiogène). Cette pièce est confortable, chaleureuse, des matelas, coussins, couvertures sont présents et adaptés aux handicaps et aux incapacités des personnes accueillies.

Des jeux de lumières spécifiques apaisants sont installés et procurent une tranquillité en même temps qu’un certain mouvement. L’espace symbolise l’état d’esprit particulier à cette démarche. La personne accueillie peut tour à tour, se détendre, ne rien faire ou répondre à des sollicitations, à une envie de recherche, de nouveauté.

Le matériel est important, il peut s’acheter pour une part ( la colonne à bulle, les fibres optiques, l’appareil musical par exemple sont importants pour poser l’ambiance » mais il ne faut pas négliger tout ce que l’on peut fabriquer ou détourner. Il est aussi important d’avoir du petit matériel qui ne sert pas à chaque séance mais que l’on utilise au gré des envies, des projets personnalisés.  En tant que professionnel investi dans la démarche, on apprend vite à repérer les objets qui « sont Snoezelen », entendons par là qu’ils sont des « porteurs sensoriels » et souvent émotionnels.

Des pôles d’assises sont installés dans l’espace pour que chacun puisse trouver une place confortable. Par exemple un pôle autour de la colonne à bulle, un pôle fauteuil relaxant avec une assise également pour le professionnel, un pôle sur le lit à eau (appareil à réserver dans les grands espaces et à bien réfléchir selon la population accueillie, des personnes très dépendantes nécessiteront des aides à la mobilité).

Avec des enfants ou des adultes sans handicap physique, un coin de l’espace peut être empli de matelas qui offrent une forme de convivialité et de mouvement appréciable.

Les objectifs de travail en espace snoezelen sont adaptables mais il est important de saisir que cet espace est un support de travail. S’il possède ses qualités propres, le professionnel qui accompagne des personnes en snoezelen conserve ses fonctions et son savoir-faire, son métier. Il le déplie dans cet environnement particulier qui devient une sorte de terreau fertile du métier.

Le moment passé

Nous recherchons la paisibilité, la tranquillité en espace Snoezelen, elle va permettre à la personne d’accueillir tranquillement les propositions éventuelles que nous lui faisons par la suite et de libérer ses fonctions cognitives. La personne accueillie est bien sûr toujours libre d’accepter ou de refuser ce qui lui est proposé. Le corps, les sens et l’expression sont la colonne vertébrale de la démarche Snoezelen. La vue, l’ouïe, l’odorat et le toucher sont amplement sollicités dans l’espace. Nous proposons par exemple des exercices tactiles, des massages de confort relaxants, des musiques qui permettront d’évoquer des souvenirs, les exercices s’adaptent à chaque personne, le professionnel s’ajuste à l’Autre et non le contraire. Le petit enfant jouera avec les jeux de lumière, la personne âgée reconnaîtra les odeurs par l’intermédiaire de flacons prévus à cet effet et nous pourrons échanger sur les souvenirs. Des bains de pieds, de mains peuvent être proposés. Le panel des possibles est infini et chaque acteur de ce moment en salle est invité à faire preuve de créativité sensorielle.

Pour quels bénéficiaires ?

Le travail en espace Snoezelen s’adresse par principe à tous. Bien sûr il faut être à l’écoute des particularités de chacun, l’accord du médecin responsable dans la structure est nécessaire. A ce jour dans ma pratique, je ne peux et en veut pas dire « Les personnes porteuses de telle pathologie ne peuvent pas venir en espace Snoezelen ». C’est la personne accueillie qui guide, qui vous signifie qu’elle est bien ou qu’elle veut sortir de la salle… Mais croire que l’espace Snoezelen convient à tous est une erreur. Nombre de personnes sont inquiétées par sa pénombre, son aspect fermé. J’ai vu une professionnelle en formation qui à peine entrée, est ressortie en me disant « c’est un ventre votre truc, je reste pas ici » ; ou cet adolescent autiste à qui j’ai ouvert la porte de l’espace, qui y a jeté un œil et s’est rué sur mon bras toutes mâchoires ouvertes et les a refermés dessus… mais en dehors de ces situations extrêmes l’écoute et l’adaptation fine à la personne, à tous ses moyens de communication (la communication non verbale est essentielle) est capitale. Guetter et prendre en compte les petites choses, les micromouvements, les frémissements du corps deviennent essentiels.

Le fonctionnement en espace Snoezelen :

L’espace Snoezelen est un lieu pour tous les professionnels du soin et de l’éducation. Quand j’intervenais en tant que formatrice sur ce thème, j’aimais insister sur l’importance pour les soignants du « quotidien » à investir cet espace. C’est pour eux l’occasion de découvrir et de partager un moment différent avec la personne, un moment où la relation s’apaise, sans technicité mais en privilégiant les aspects relationnels des échanges, où chacun peut profiter, ensemble. C’est un endroit où nous prenons pleinement le temps consacré à la séance. Nous avons le temps de nous asseoir ensemble, d’être l’un avec l’autre, l’un pour l’autre. Cette disponibilité va permettre l’émergence de nouvelles relations et renforce la relation de confiance indispensable au soin de qualité, efficace. Ce temps tissé à cet endroit perdure en extérieur de la salle. La qualité du lien entre les accompagnants et les accompagnés s’en trouve renforcé. Ici, nous ne sommes pas pressés, le temps est notre allié pour acquérir ou retrouver de nouvelles expériences et sensations. Les séances en espace Snoezelen offre un temps hors du temps.

Le concept Snoezelen se décline dans une certaine philosophie de vie, une façon d’entrer en relation avec d’autres personnes dans un endroit protégé, avec un respect fondamental de l’humain et de ses choix, ses désirs et de ses possibilités. Cette façon de vivre la relation ne se limite pas à l’espace Snoezelen mais à partir des moments vécus en espace une autre manière d’être peut émerger et fructifier.

Généralement j’utilisai et je recommande des séances avec 2-3 personnes accueillies et 2 professionnels. Les séances en binômes (1 professionnel /1 personne accueillie) sont plus délicates à manier, elles nécessitent une analyse de la pratique (bienvenue également avec des groupes !), la relation duelle est vite soumise à des enjeux psychologiques différents de ceux du groupe, ou c’est peut-être à réserver aux thérapeutes, psychologue, psychomotricien. Mais la taille de l’espace conditionne aussi le nombre de personnes accueillie.

De façon générale, une formation des professionnels est vraiment recommandée pour saisir et surtout faire l’expérience pour soi du sensoriel, de l’émotionnel qui est en lien et le partage avec les autres. L’expérience de la formation souligne également la compréhension de la différence, du fait que chacun ressent différemment. Le professionnel pourra aussi juger de la pertinence pour lui d’accompagner dans cet espace. Et savoir le refuser si ça ne lui convient pas et qu’il pense pouvoir exploiter ses compétences professionnelles de façon plus adaptée dans un autre contexte d’activités.

EDUCATION ET SOINS

LA DIGNITÉ : Un principe d’action en soins et en éducation

Pour citer cet article : Renard karine, La dignité : un principe d’action en soins et en éducation, ressource électronique, site personnel de l’auteure : https://lescarnetsdesentiers.com/, mars 2019, np

Introduction :

La notion de dignité est à l’interface de nombreuses autres notions et peut être entendue comme un principe d’action de la relation éducative et de soins, un guide de pensée pour les actes du quotidien dans leurs moyens et finalités ; Un objectif majeur de la considération de l’autre et du prendre soin. La notion de dignité, nous l’aborderons dans cet article avec quelques repères théoriques pour la décliner ensuite vers des notions associées comme celles d’autonomie, de dépendance et d’objectifs de travail pour autrui. Nous irons enfin interroger cette notion dans la pratique professionnelle soignante et éducative, sur l’entre-deux de la relation entre le professionnel et la personne soignée. Notre intérêt sur les influences et interdépendances entre chacun guide notre propos.

Cet article vise la mise en œuvre concrète d’actions concourantes à la dignité de la personne accueillie et accompagnée au plus efficace possible dans les établissements de soins. A cette fin, il nous semble toujours indispensable d’avoir une réflexion en amont et en continu sur nos gestes reliés à nos pensées.

Nous rappelons notre attention à la transversalité du terme de « soins », rejoignant la pensée de F. Worms et du « care »[1] où le souci de l’autre, de la sollicitude incluent sans exclure toutes les démarches relationnelles et techniques, qu’elles s’originent dans une structure de soins type ehpad, ou éducative type IME par exemple. Cette idée du soin« renvoie au vouloir, au pouvoir soigner mais aussi à la volonté intentionnelle du soignant d’adresser au sujet partenaire un soin qui lui est spécialement destiné, à lui, en particulier »[2].

Des repères théoriques sur la notion de dignité :

Afin de parler d’une notion dans son actualité et dans un environnement particulier, il est indispensable de le situer dans une évolution et ses développements théoriques passés. Ces repères bienvenus, nous pourrons les faire évoluer vers nos préoccupations.

La dignité au sens classique (dignitas) était liée à l’exercice d’une charge ou d’un office public (le « haut dignitaire »). La dignité a alors un sens aristocratique et inégalitaire et elle s’oppose aux valeurs démocratiques. Elle s’oppose à l’égalité. Malgré tout, la période admet un second sens complémentaire qui nous intéressera fortement à la fin de notre propos en soulignant qu’il s’agit là « le respect que l’on se doit à soi-même ».

Selon Kant, philosophe, la dignité est accordée à tout homme en tant qu’être « raisonnable ». La dignité, pour Kant est ainsi le devoir moral d’agir librement au-delà même de notre volonté parfois (voire de notre instinct) sans même en passer par l’expérience, en fait son propos était surtout orienté contre les inclinaisons du désir et de la chair … Il serait d’un devoir moral de résister et de nous élever au-dessus de notre animalité qui nous pousserait à l’expérience sans cesse renouvelée et à assouvir nos plus bas instincts !

Nous sommes dans ces deux cas relativement éloignés de l’idée actuelle que nous nous faisons de la dignité.

La notion de dignité renvoie également à l’honneur et au sentiment d’appartenance à un groupe et à ses codes, ses rituels sociaux. Enfin, la notion de dignité va prendre toute son ampleur avec le droit international. On peut noter une première apparition de cette notion dans la deuxième version de 1948 de la déclaration universelle des droits de l’homme. Laquelle énonce que tous les hommes naissent libres et vraiment égaux en droits et en dignité (article 1er). D’ailleurs l’article premier de la charte des droits fondamentaux établie en 2000 (et intégré dans le traité de Rome en 2004) est consacré à la dignité humaine.

Les deux axes majeurs de la notion de dignité

La notion de dignité n’est pas pour autant définie dans ces divers textes de loi même si elle y apparait souvent. Ainsi soulignée par la juriste Anne-Marie Le Pourhier, cette notion telle qu’elle est utilisée mais non définie prête à confusion. Du coup elle devient une espèce de notion « fourre-tout » où chacun peut y mettre tout et son contraire. Par exemple, la notion de dignité peut être invoquée à la fois comme un argument pour permettre à un malade atteint d’une maladie incurable d’arrêter de prendre ses médicaments afin de « mourir dignement » (donc de disposer de son corps comme il l’entend ) ou au contraire invoquer cette même liberté de choix et lui enjoindre de se soigner, la vie possédant en tant que telle, un caractère digne.

Nous pouvons reprendre aussi l’exemple du « lancer de nains » qui fit grand bruit au moment du jugement : les maires de 2 villages où cette pratique « festive » se déroulait ont fait paraître un arrêt pour faire cesser le « jeu » mais l’intéressé lui-même a attaqué l’arrêt sous les raisons que cette activité lui procurait un travail qu’il perdait par l’arrêté alors que son handicap ne lui permettait justement pas forcément d’en trouver un autre. Lancé de nain ou chômage ? Propriété du corps ? Instrumentalisation ? In fine, de cour en cour, c’est en dernier l’avis du conseil d’état qui a produit un interdit au nom de la dignité humaine (le « jeu » étant considéré comme dangereux et instrumentalisant l’être humain et, de plus, troublait l’ordre public).

Par conséquent, la dignité peut alors recouvrir deux champs distincts : elle est un caractère essentiel de l’existence humaine où chaque vie est égale et possède une même importance, mais elle est également conçue comme « respect de l’autonomie de la personne ». Dans les faits, en fonction de là où se placent les acteurs la dignité peut être invoquée pour des raisons diverses et parfois totalement antagonistes.

L’usage de la notion de dignité, a évolué au fil du temps et s’est développée pour être utilisée à différentes fins et porter ainsi tous nos espoirs. « La dignité » du coup en devient un mot plus important que la notion même de « droit ». La dignité est devenue cette appartenance humaine et de ses constituants concrets d’autonomie, qui nous transcendent et nous valorisent au plus profond de nous-mêmes, et dont on peut soit se réclamer pour aboutir à nos objectifs, soit bénéficier pour gagner en estime de soi et en compétences.

Cernée, la notion de dignité de la personne humaine renvoie à l’individu (semblable à tous) et à la personne (unique parmi tous les individus), à ses droits, à ses devoirs, à son existence même, à son humanité vécue et reconnue par ses semblables, au sein de sa famille, au sein de sa nation et de la collectivité.

La dignité, nous la pensons sur le versant de l’autonomie du sujet. Se pose alors la question des compétences à l’autonomie de chacun et de leurs reconnaissances, par la personne elle-même, mais également par les professionnels. Etre autonome se décline sur beaucoup de niveaux. Cela peut être tout autant savoir marcher seul ou prendre le train mais également faire des choix, savoir dire non et savoir dire oui, pouvoir repérer ce qui est le meilleur pour soi et l’exprimer. Mais avec une personne en état végétatif par exemple sans possibilité d’expression, comment s’exprime la dignité quand l’autonomie est réduite à un minimum ? La dignité du sujet, se transmet alors du professionnel au sujet soigné. c’est dans cette capacité des professionnels à la reconnaître chez la personne qu’elle advient. C’est dans la qualité du geste, dans l’intention du geste soutenu par le regard, en présence, dans le soin mis aux actes techniques et relationnels, au « toujours attentif » à la vie et à l’humain que cette personne reste digne. Cela suppose un questionnement professionnel actif et une capacité réflexive ardente que nous allons interroger ci-après.

La dignité humaine en soins :

La question du soin, de l’éducation voire de la formation suppose toujours deux acteurs impliqués dans une relation spécifique.

La question de la dignité humaine en soins reposerait sur plusieurs axes :

  • un respect de l’autre mais aussi un respect de soi-même en acceptant notre réalité humaine et nos défaillances ? Le respect de soi-même en tant que principe fondamental pour évoluer vers un respect de l’être humain.
  • la création d’une relation de confiance[3] : elle ne se décrète pas, elle se construit.
  • La dignité ne renvoie-t-elle pas également directement à l’humilité ? pour relier la notion de dignité aux postures éducatives il est utile de penser le contexte légal en terme de cadre d’appui, de « garde –fou » mais qui ne doit pas nous permettre l’économie d’une réflexion transversale et globale sur la relation à l’autre, et en l’occurrence sur la relation à la personne dépendante ; réfléchir encore et toujours sur notre positionnement en tant que professionnels mais aussi et avant tout en tant que personne et être humain pourvu de valeurs, d’une philosophie de vie, d’un respect de soi-même à interroger, à confirmer, voire à construire.
  • Une intention de faire du bien. Même si c’est insuffisant et doit être outillé, professionnalisé, structuré, cette intentionnalité fondamentale qui oriente nos actes et fait ressentir à autrui tout le bon voulu pour lui est un pré-requis à interroger pour chaque professionnel. Quelle intention met-il dans son geste ? Avec quelle conscience ? « Il y a, dira Simone Weil , depuis la petite enfance jusqu’à la tombe, au fond du cœur de tout être humain, quelque chose, qui malgré toute l’expérience des crimes commis, soufferts ou observés, s’attend invinciblement à ce qu’on lui fasse du bien et non du mal » et d’ajouter : « c’est cela avant toute chose, qui est sacré en tout être humain ».

Les travaux de Carl Rogers et les réflexions qu’ils suscitent nous aident à réfléchir sur le professionnalisme attendus pour une démarche éthique de la recherche de dignité. Celle que nous poursuivons pour autrui dans les accompagnements de soin, aider à trouver ou retrouver une vie digne. Inévitablement ils renvoient à ce que nous sommes en tant que professionnels du soin, à notre capacité réflexive et de projection (au sens d’une capacité à projeter vers un devenir pas au sens psychanalytique du terme, à cheminer). Ils ont le mérite de poser des questions que nous pouvons avoir régulièrement à l’esprit pour faciliter notre travail et éviter de réfléchir la dignité uniquement en terme de droit et de devoirs qui nous amèneront inévitablement à des positions défensives et restreintes.

L’autonomie d’agir (et de pensée, mais la pensée est un agir) en tant que personne responsable et engagée sous-tend de travailler la dignité pour l’autre mais également son propre cheminement dans une collaboration active, digne entre une personne demandeuse de soins et une autre en capacité de lui en fournir.

Pour relayer les travaux de Rogers, et en étirer certains points, nous reprenons deux questions majeures qui permettront au professionnel d’être digne et autonome, par conséquence qui lui permettront de dispenser des soins et des structures d’apprentissages  adéquates :

En tant que professionnel, ai-je la force d’être distinct pour engager la personne vers l’autonomie et la dignité ?

  • Suis-je suffisamment fort pour être distinct de l’autre ? Et ainsi apprendre à la personne demandeuse de soins à se distinguer et à poursuivre ses propres objectifs : que veut-elle ? Quelles sont ses priorités ? Que peut-elle faire à ce jour ? Et comment y arriver pas à pas ?
  • Puis-je être un solide défenseur de mes propres sentiments, de mes propres besoins aussi bien que des siens ? Et l’accompagner à apprendre, à apprendre à faire ensemble certes, mais également à se positionner seul, à dire oui et à dire non, être en capacité de prendre ses propres décisions et de les assumer. Chacun avec son niveau de développement et de compétences.
  • Puis-je posséder et si le besoin s’en fait sentir, exprimer mes propres sentiments comme quelque chose qui m’appartient, quelque chose de distinct des sentiments d’autrui ?
  • Puis-je apprendre de cette personne ?
  • Suis-je suffisamment fort dans ma propre distinction pour ne pas être démoralisé par sa dépression, effrayé par sa peur, asservi par son amour ou englouti par sa dépendance ?

Ai- je assez de sécurité intérieure pour laisser l’autre libre ?

  • Puis je permettre à l’autre d’être ce qu’il est (honnête ou faux, infantile ou adulte …), ou ai-je le sentiment inéluctable qu’il doive suivre mon conseil ou rester d’une façon ou d’une autre dépendant de moi, ou se couler dans le même moule que moi ? Est-ce que je lui permets vraiment de devenir autonome ?
  • Vais-je pouvoir développer les outils construits et adéquats à ses besoins, réalistes et concrets pour lui permettre une autonomie réelle ?
  • Puis-je voir la personne en développement, ou vais-je être limité par mon passé et son passé ?  Est-ce que je suis capable de dépasser des valeurs et des contextes limitants ? ; Si je vois l’autre uniquement comme un psychopathe, une maladie, un déficient profond, un étudiant ignorant, suis-je capable de confirmer la personne et accepter tout son potentiel à venir ?

Carl Rogers propose le principe d’accepter la personne soignée comme un être humain en processus de développement. Le professionnel l’accompagne pour confirmer des potentiels existants, et à partir de là éduquer, outiller ou rendre effectives ses potentialités. Cette réflexion de confirmation de la personne pointe les compétences déjà en place des personnes soignées et de leur devenir ; L’idée d’un accompagnement soignant comme support à la dignité humaine est posée, pas d’une prise en charge, ni d’une relation inconsistante confusionnelle et sans sens mais distincte et personnalisée.

Karine Renard

Docteure en sciences de l’éducation

psychomotricienne- psychothérapeute


[1] Worms, Frédéric, Le moment du soin, Paris, Presses Universitaires de France, 2010, p. 30.

[2] Renard, Karine, Thèse de doctorat « Corps et principes d’action en thérapie psychomotrice », Université de Tours, 2018, p. 33

[3] Consulter l’article dans l’onglet « la psychomotricité » : « la confiance en thérapie psychomotrice », les professionnels du soin et de l’éducation trouveront matière à élargir le propos.

EDUCATION ET SOINS

Partie 5 : Construction des premières références théoriques de la psychomotricité (1947-2000) Et la psychomotricité devient soin …

Et la psychomotricité devient soin …

Pour citer cet article : Renard Karine, « Construction des premières références théoriques de la psychomotricité », Partie 5, site personnel internet de l’auteure, lescarnetsdesentiers.com, 26-02-2019, np.

La théorisation de la thérapie psychomotrice prendra donc des attaches dans les différents mouvements sus-cités dans les parties précédentes, offrant la possibilité à des créateurs de poser un cadre à la pratique psychomotrice en tant que soin : la création de la psychomotricité comme soin à l’unité André Rousselle, hôpital Sainte Anne à Paris.

Dès le début du siècle et, notamment pour faire face à la tuberculose, le gouvernement Poincaré promeut la loi du 15 avril 1916 visant à la prise en charge et à la prophylaxie en dispensaire organisé des malades atteints de la tuberculose. Ces dispensaires publics auront par la suite des missions de santé publique qui s’étendront à la maladie mentale. Des asiles s’organiseront sous les directives des lois du 29 décembre 1920 à l’intention de certaines formes de psychopathies. Le service André Rousselle s’ouvre à cette occasion dans les locaux de l’hôpital Sainte Anne à Paris. Ici débutera une longue et fructueuse aventure, fondatrice de la psychomotricité, à partir de la recherche de Julian de Ajuriaguerra.

A l’hôpital André Rousselle, en 1947, le centre de guidance infantile s’organise sous la direction de Pierre Male. Les recherches s’orientent particulièrement vers le développement affectif et relationnel de l’enfant, entre le normal et le pathologique. Pierre Male travaille particulièrement sur la notion de « déconditionnement »[1] qui restera un élément central du cadre des soins psychomoteurs d’après Gisèle Soubiran : le déconditionnement est une approche favorisant l’expression de l’enfant sur ses symptômes tout en étant dans une permissivité et un accompagnement ouvert bien que vigilent et cadrant.

En 1948, Ajuriaguerra publie avec Antoine-Henri André-Thomas un ouvrage : « L’axe corporel, musculature et innervation »[2]. Ils poursuivront leurs recherches ensemble sur le tonus mais aussi sur la posture, sur les liens entre tonus et motricité sur un plan neurologique, mais également sur les apraxies gestuelles. En parallèle de ces recherches, Ajuriaguerra créé le « service de rééducation des troubles du langage et des troubles psycho-moteurs de l’enfant ». René Zazzo y travaille pour la partie psychologie, Mmes Borel-Maisonny et Granjon pour les troubles de l’apprentissage, de la lecture et de l’orthographe et Gisèle Soubiran est postée pour la psychomotricité. Se joindront à cette équipe, Marguerite Auzias, Jean Bergès, Irène Lézine, Mira Stamback pour ne nommer qu’eux. Ils poseront, ensemble, les bases de la psychomotricité en tant que pratique soignante, thérapeutique. Il faut souligner qu’à ce moment, Gisèle Soubiran, figure emblématique de la psychomotricité, kinésithérapeute, se forme elle-même depuis de nombreuses années en médecine et en psychologie. Elle complète son travail par une formation solide de danseuse. Elle devient en 1948 chef de service en psychomotricité du Centre de Rééducation psychomotrice et du langage, sous la coordination scientifique d’Ajuriaguerra. Soubiran s’exprime ainsi au sujet de ce dernier : « je considère que le père de la psychomotricité est monsieur de Ajuriaguerra. Moi je l’ai mise en pratique et véhiculée ensuite à travers le monde »[3].

Au sein de cette unité, la recherche alliée à la pratique des consultations bat son plein. Des tests crées mettent en évidence les troubles de l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et de la motricité. Pour répondre aux troubles constatés, les enfants concernés ont donc aussi une prise en charge en psychomotricité visant la coordination, l’intégration corporelle, la latéralité, les repères spatio-temporaux…

La relaxation prend rapidement une place importante sous la houlette de Gisèle Soubiran au sein des soins psychomoteurs tels qu’elle les conçoit. Ce travail insiste sur le tonus et la dimension tonique du corps. Pour elle, le tonus est le soubassement de la psychomotricité et du comportement. De fait, Soubiran et Ajuriaguerra insistent beaucoup sur la relaxation qui se fait une belle place dans le champ de la psychomotricité. Elle traite l’instabilité, en même temps, elle permet d’accéder à une conscience de soi et de son schéma corporel, pré-requis indispensables à la motricité adaptée et au bon usage du corps dans un cadre spatio-temporel. Gisèle Soubiran élabore des règles qui seront propres à la psychomotricité dans sa conception, en sus de la notion de déconditionnement : l’adaptation au patient, et non pas le contraire, et le maintien d’une distance de sécurité. Elle pense que « c’est le regard clinique sur le corps de l’autre qui donne une valeur à des signes reflétant l’émotivité du sujet »[4]. Elle ajoute « que la conscience corporelle est un préalable à toute modification du comportement »[5].

Une première définition de la psychomotricité est ainsi élaborée dans les locaux d’Henri Rousselle : « la psychomotricité consiste dans l’étude et le traitement des conduites motrices inadéquates, inadaptées à des situations évolutives, qu’elles soient imposées ou choisies, que les difficultés soient liées soit à des troubles d’origine psychogène provoquant une attitude réactionnelle, soit à une insuffisance d’équipements »[6]. Les liens entre la maîtrise du corps et les acquis symboliques sont pointés dans ce schéma de travail mis en œuvre par l’équipe d’Ajuriaguerra.

En 1959, Ajuriaguerra, pose les fondations de la psychomotricité et en même temps, il bouscule le décor de la pédopsychiatrie. Il étudie les dysfonctionnements nerveux et fonctionnels de l’intégration et de la désintégration fonctionnelle, de l’auto-organisation, de la juste place de la maturation et de l’expérience dans la réciprocité de leurs interactions. « Son concept de « dialogue tonique » en 1960, puis son manuel de psychiatrie en 1970 font alors autorité »[7]. Il poursuit ses travaux en consolidant ses convictions dans la ligne de celles d’Henri Wallon sur le concept de « dialogue tonico-émotionnel ». Il intègre également pour la compréhension des troubles psychomoteurs les apports de la neuropsychiatrie de Dupré, la psychologie génétique (et la lecture des phénomènes émotionnels) de Wallon, la phénoménologie de Merleau-Ponty, la psychanalyse de Freud. Il puise également dans les apports de Reich sur la « cuirasse caractérielle »[8] et ceux de Schultz et Jacobson sur la relaxation contrôlée[9]. Il essaie ainsi de rapprocher les disciplines. Son intérêt se porte alors sur le corps propre (selon les auteurs et les modèles, nommé « image du corps », « schéma postural », « schéma corporel », « image de soi », « somatognosie »). Il veut comprendre les sources neurologiques du corps propre mais comprend l’ampleur du travail et les débordements vers d’autres terrains que celui de la clinique anatomique. « II faudrait faire, dit Ajuriaguerra, la différence entre le corps perçu, le corps connu, le corps représenté, le corps vécu, qui ont des sens différents aux divers moments du développement ».[10] Pour avoir travaillé avec lui, Marguerite Auzias[11] présente « un homme ouvert et sans a priori de principes, neuropsychiatre et psychologue, comme Henri Wallon qu’il considère comme son maître »[12].

Lorsqu’il était sollicité et interpellé sur sa paternité de l’école française de psychomotricité, Ajuriaguerra précisait : « l’école française de Edouard Dupré et un certain nombre de psychiatres allemands (Boemstroem, Kleist, etc) ont introduit au début du 20ème siècle la notion de psychomotricité mais ce n’est qu’à partir de l’œuvre d’Henri Wallon sur les interrelations émotions-tonus et de Jean Piaget sur […] l’intelligence sensori-motrice que cette notion de psychomotricité prend une importance capitale en psychologie ».[13].En parallèle et en renforcement, les travaux de Georges Heuyer et son accompagnement à des prises en charge basées sur le rythme, l’introduction de la psychanalyse auprès des enfants (par Sarah Morgenstein), puis les empreintes successives de René Diatkine et de Roger Mises donneront à la psychanalyse la place qu’elle connait encore aujourd’hui en pédopsychiatrie.

Les enseignements et les légitimités de la profession

Le Dr Jean Bergès poursuit le travail d’Ajuriaguerra à la tête de l’unité Henri Rousselle quand celui-ci quitte la France pour la Suisse. Ce départ retarde un peu mais n’empêche pas en 1961, le premier enseignement de « rééducateur en psychomotricité », impulsé par la faculté de médecine. Il est naturellement créé à l’hôpital Rousselle. La structuration d’un enseignement en psychomotricité débute. Bernard Jolivet, médecin, en assume la responsabilité. Il poursuit les travaux avec Gisèle Soubiran. Cette formation dure une année pour des professionnels qui veulent compléter une formation déjà acquise (surtout des psychologues et des kinésithérapeutes). Les enseignements sont dispensés par des passionnés certes, mais venant encore de différents métiers. Cette évidence nécessitera des éclaircissements et la création d’espaces de recherche pour professionnaliser et homogénéiser l’enseignement.

En 1962, la formation passe d’un an à deux ans. Elle s’adresse dorénavant uniquement aux personnes souhaitant devenir rééducateurs en psychomotricité et non plus en complément d’un autre métier prévalant.

L’arrêté du 4 février 1963 créé le certificat en rééducation psychomotrice. Il sera dispensé par la faculté de médecine de Paris et le ministère de l’éducation nationale, sous deux chaires : la neuropsychiatrie infantile et la biologie appliquée à l’éducation physique et aux sports. De fait, la première année est dispensée à la Salpêtrière à Paris (plutôt orientée vers la neurologie, la gymnastique et les sports), alors que la deuxième année se déroule à André Rousselle à Sainte Anne, plutôt inclinée vers une approche relationnelle et psychocorporelle.

En 1969, Gisèle Soubiran ouvre la deuxième école de rééducateurs en psychomotricité à Paris : l’institut supérieur de rééducation psychomotrice (I.S.R.P). Nous pouvons situer ici André Lapierre et Bernard Aucouturier. Nous les retrouverons cités au travers de certains entretiens de notre thèse. Bernard Aucouturier est professeur d’éducation physique, il donne des cours à l’I.S.R.P avant de développer par la suite une approche en psychomotricité fondée essentiellement sur l’imaginaire de l’enfant. André Lapierre et Bernard Aucouturier sont les initiateurs de la psychomotricité dite relationnelle. Ils y développent les notions de fusion affective et d’identité.

La rationalité reprise en 1967 par Jean Le Boulch en psycho-cinétique propose les bases d’une approche rationnelle et praxique de la psychomotricité pour lutter contre l’échec scolaire. À cette époque, beaucoup de postes sont ouverts dans les établissements comme les instituts médico-éducatifs, en secteurs dédiés à la déficience intellectuelle.

En 1970, une nouvelle école ouvre ses portes à Toulouse.

Par décret du 15 février 1974, une nouvelle étape sera franchie avec la création du diplôme d’état de psychorééducateur. Ce terme insatisfaisant est le fruit d’une opposition du puissant syndicat des kinésithérapeutes (FFM) qui n’a pas voulu du mot « moteur » dans l’intitulé. Il a fait opposition face aux ministères de la santé et de l’enseignement supérieur. Ils obtiennent gain de cause. Pour valider ce nouveau diplôme de psychorééducateur, les étudiants devront avoir le baccalauréat et la durée des études passera de deux à trois années. Un numerus clausus impose un examen en fin de première année.

En 1974, deux nouvelles écoles sont ouvertes : celle de Lyon I à l’université Claude Bernard et celle de l’université de Bordeaux II-Victor Ségalen.

Gisèle Soubiran poursuit son œuvre notamment en tant que membre du Conseil supérieur des professions médicales et réussit à imposer des notions dans le programme d’enseignement, tels celles de « vécu corporel », de « réactions de prestance » ou « d’affectivité ». Françoise Giromini se souvient dans son ouvrage qu’en 1978 elles devaient « lutter pour faire accepter l’idée novatrice de travailler avec le désir du patient dans le soin, de le rendre acteur de sa thérapie en quelque sorte ! »[14].

Des revues spécialisées émergent également à partir des années soixante-dix : « La psychomotricité », « ISRP-Psy », « Thérapie psychomotrice », viendra « évolution psychomotrice ». Des congrès s’inaugurent et se poursuivent encore, le soin psychomoteur se structure autour de ses fondateurs. Les recherches sur la psychologie développementale, la psychopathologie, la psychologie cognitive et sur la neurologie accompagnent les travaux. Les tests sont de plus en plus nombreux pour repérer les troubles psychomoteurs et les sérier. Le métier se professionnalise et s’internationalise mais la thérapie psychomotrice « à la française » conserve une originalité dans sa conception globale du sujet et ses principaux modes d’intervention.

En 1985, le terme de psychomotricien est enfin reconnu et succède à celui de psychorééducateur sur les diplômes. Un arrêté du 13 juin 1983 place désormais un concours d’entrée en première année. En 1998[15], parait un décret qui encadre le programme de formation des psychomotriciens.

En 2012, environ 6000 psychomotriciens exerçaient en France. 914 nouveaux étudiants sont maintenant admis chaque année en première année

Le rappel des textes légaux principaux de l’exercice de la psychomotricité

Les dispositions principales sur le plan légal réglementant le métier de psychomotricien en vigueur à ce jour sont dans les textes de loi suivants[16] :

  • Décret 74-112 du15 février 1974 : instaure le diplôme de psycho-rééducateur.
  • Décret 85-188du 7 février 1985 : la dénomination de la profession évolue de psycho-rééducateur à psychomotricien.
  • Décret 88-659du 6 mai 1988 fixe le cadre de compétences des psychomotriciens
  • Décret 95-116du 4 février 1995. Inscription des psychomotriciens au livre IV de la Santé Publique. Ils deviennent auxiliaires de la médecine.
  • Ordonnance 2001-199du 1er mars 2001. Ordonnance relative à la transposition des directives 89/48/CEE du Conseil du 21 décembre 1988 et 92/51/CEE du Conseil du 18 juin 1992 concernant la reconnaissance des diplômes d’enseignement supérieur et des formations professionnelles.

[1] Citée par Giromini, Françoise, Monnier, Marie-Odile (coll), Gisèle Soubiran : des fondements à la recherche en psychomotricité, Paris, De Boeck Solal, p. 11.

[2] Ajuriaguerra, Julian, de, André-Thomas, Antoine- Henri, L’axe corporel, musculature et innervation, Paris, Masson, 1948.

[3] Giromini, Op cit, p. 15.

[4] Giromini, Op cit, p. 17.  

[5] Ibid

[6] Giromini, Op cit, p. 18.

[7] Ballouard, Christian, Le travail du psychomotricien, Paris, Dunod, 2003, p. 3.

[8] Reich, William, L’Analyse caractérielle, Orig. allemand Charakteranalyse, 1933. Éd. américaine Character Analysis, 1945, 1949, réimp. FSG, 1980.

[9] Afin que le lecteur saisisse bien l’importance de ces travaux et du pouvoir de rayonnement d’Ajuriaguerra, nous précisons que lors de notre propre formation en 1987-88-89, nous avons reçu les apports sur les relaxations de Schulz et de Jacobson.

[10] Berthoz, Alain, « Développement corporel et relation avec autrui », Colloque en hommage à Julian de Ajuriaguerra (1911-1993) organisé par la chaire de Physiologie de la perception et de l’action (Pr A. Berthoz) et l’association Corps et Psyché (Dr F. Joly), 1er et 2 Juillet 2010, pp. 22-23, p. 22.

[11] Auzias, Marguerite, « Julian de Ajuriaguerra disciple et continuateur de Henri Wallon », Enfance, t. 46, n° 1, pp. 93 à 99.

[12] Auzias, op cit, p. 93.

[13] Cité par marguerite Auzias, « Julian de Ajuriaguerra disciple et continuateur de Henri Wallon », Enfance, t. 46, n° 1, 1993, pp. 93 à 99, p. 97.

[14] Giromini, op cit, p. 73.

[15] Arrêté du 7 avril 1998 relatif aux études préparatoires au diplôme d’Etat de psychomotricien, voir en annexe 2.

[16] Légifrance, site internet : https://www.legifrance.gouv.fr.

EDUCATION ET SOINS

PARTIE 4 Construction des premières références théoriques de la psychomotricité (1947-2000) La psychanalyse et ses empreintes



Pour citer cet article : Renard Karine, « Construction des premières références théoriques de la psychomotricité », Partie 4, site personnel internet de l’auteure, lescarnetsdesentiers.com, 24-02-2019, np.

Nous avons vu en parties 2 et 3 comment la gestaldt théorie et la psychologie du développement ont participé aux premières constructions théoriques de la psychomotricité comme pratique professionnelle de soin. Nous allons voir maintenant les éléments clés où la psychanalyse a laissé sa trace. Nous reviendrons au cours d’un article prochain sur les ancrages théoriques aujourd’hui et la place ( souvent polémique) de la psychanalyse.

La psychanalyse, dès 1945, influence la psychomotricité par l’éclairage qu’elle porte sur les pathologies, mais pas encore dans les pratiques. Les travaux de Sigmund Freud, comme ceux de Mélanie Klein, Anna Freud ou René Spitz ont modifié les regards sur la motricité par trois entrées principales. Le corps n’est plus seulement un lieu entre l’enfant et ses parents, soudés par la relation émotionnelle et sensorielle ou une source permettant la construction de l’intelligence instrumentale, il devient un corps lieu de plaisir. Il a des zones érogènes fluctuantes, investies d’une énergie, la libido, enfin, le mouvement et les fonctions sont correctement intégrées dans ce modèle uniquement si elles ont été d’abord investies par cette libido. Ainsi le corps pulsionnel s’invite comme corollaire du corps fonctionnel et attire l’attention des psychomotriciens vers un corps vibrant, lieu de désir et de plaisir.

La psychanalyse met en exergue la possibilité d’apparitions de pathologies sans origine anatomique, uniquement psychogènes ou émotionnelles, ouvrant la voie à la notion de pathologies psychosomatiques. Cette théorie fait florès et révolutionne le milieu psychiatrique de la première moitié du XXème siècle. Julian de Ajuriaguerra, figure historique de la construction de la psychomotricité, en modifie même les bases qu’il avait construites pour la psychomotricité. En parallèle, les observations de Spitz sur l’hospitalisme, ajoutent aux convictions de l’existence de liens entre affects et développement notamment moteur du bébé[1].

Donald W. Winnicott, pédiatre et psychanalyste, complétera ce champ nouveau en proposant un regard sur la relation mère-enfant et le développement de celui-ci. Il développe par l’observation clinique des postulats au développement harmonieux de l’enfant et de son entourage[2] :

  • L’individu et son environnement (mère/père) vu comme un ensemble,
  • La « préoccupation maternelle primaire » signe un état particulier de la mère, intuitif, protecteur et garant d’une continuité d’existence pour le nourrisson,
  • La mère « suffisamment bonne » qui reprend une distance d’avec son enfant mais lui confère un lien solide malgré tout,
  • La fonction miroir de la mère, qui tout offrant les premières identifications à l’enfant, renforce la mère dans sa fonction,
  • Les fonctions maternantes : le holding (lié au portage physique, il participe au sentiment de continuité de soi), le handling (au cours des soins de nursing, l’enfant expérimente le toucher et les affects, les associe pour une construction psychique), l’object presenting (mode de présentation des objets par la mère à l’enfant, déterminant de ses relations avec l’environnement),
  • La capacité à être seul 
  • L’objet transitionnel et l’espace transitionnel : vecteurs d’individuation de l’enfant.
  • La motricité mise en jeu : Winnicott en dresse les propriétés d’autonomisation, de créativité, d’apprentissage des règles sociales, etc…

La psychanalyse croise l’éthologie, la psychologie et la psychiatrie en la personne de John Bolwby. En 1949, il travaille à une étude qui donnera naissance à la théorie de l’attachement. Il conclut sur cinq compétences innées du nouveau-né indispensables à la construction d’un attachement essentiel de l’enfant à une personne qui lui fournira cohérence et continuité sous forme d’une attention sensible, notamment les deux premières années de sa vie : la succion, l’accrochage au corps, les pleurs, le sourire, le suivi du regard. Bernard Golse nous rappelle qu’Anzieu y ajoutera « la concordance de rythmes »[3].

La psychanalyse propose un nouveau regard sur la relation interactive de soin. Si elle suscite cette adhésion c’est aussi car elle propose de regarder et de soigner la personne en tant que sujet singulier. Cette attention se porte sur ses vécus en propre, sur le sensible entre ce qui vit le sujet et son entourage. Un espace nouveau est donné au sujet par l’écoute de son expression, « pour son affirmation et son avènement »[4]. Les psychomotriciens ne pouvaient qu’adhérer à cette approche somme toute très innovante.


[1] Spitz, René, « Hospitalism », Psychoanal Study Child, 1945, n° 1, pp. 53-74.

[2] Winnicott, D. W., L’enfant et le monde extérieur. Paris, Petite bibliothèque Payot, 1972 ; Winnicott, D. W., (1957), L’enfant et sa famille. Paris, Petite bibliothèque Payot, 1981, Winnicott, D. W., (1971), Jeu et réalité, Mayenne, Gallimard, 1999.

[3] Golse, Bernard, « La pulsion d’attachement », La psychiatrie de l’enfant, 2004/1, n° 47, pp. 5-25, p. 9.

[4] Basquin, Michel, cité par Raoult, Patrick-Ange et all, Psychologie clinique, psychanalyse et psychomotricité. Question épistémologiques autour d’une praxis à médiation, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 12.

HISTORIQUE

PARTIE 3 Construction des premières références théoriques de la psychomotricité (1947-2000) Les apports de la psychologie du développement

Pour citer cet article : Renard Karine, « Repères historiques et chronologiques de la psychomotricité comme soin », Partie 2, site personnel internet de l’auteure, lescarnetsdesentiers.com, 19-02-2019, np.L

La psychologie du développement impacte fortement le devenir et la justification de la psychomotricité. La plupart des tests psychomoteurs encore utilisés aujourd’hui sont issus des travaux de la psychologie du développement, par exemple ceux de Gesell (théoricien de l’approche maturationniste du développement, (1880-1969), tels les tests d’imitation de gestes de Mira Stamback (1966) ou de Berges-Lezine (1963).

Henri Wallon (1879-1962) et Jean Piaget (1896-1980) seront les figures principales de cette période du vingtième siècle de la psychologie du développement. Lev Semenovitch Vygotski (1896-1934) et plus tard Jérôme Bruner (1915-) auront leur part contributive dans ce mouvement.

Henri Wallon

Henri Wallon est à cette époque une figure marquante de l’histoire de la psychomotricité. En 1925, il soutient une thèse de médecine intitulée « Les stades et les troubles du développement psychomoteur et mental chez l’enfant ». Il met en évidence les relations symptomatiques entre la motricité, l’intelligence et l’affectif chez l’enfant normal. Il s’investit fortement sur les cooccurrences entre motricité et caractère. En 1925, dans son ouvrage « L’enfant turbulent », il insiste sur le fait que « le mouvement est d’abord l’unique expression et le premier instrument du psychisme »[1]. Il réfute les liens directs entre mouvements et localisations cérébrales et il introduit la notion de fonctionnement en systèmes où toutes les réactions du sujet participent aux fonctions et au fonctionnement de celles-ci. L’attention qu’il porte au schéma corporel a particulièrement influé sur les pratiques psychomotrices. Il pense le schéma corporel « indispensable à la construction de la personnalité de l’enfant (…), résultat et condition du juste rapport entre l’individu et son milieu »[2]. Wallon accordera une grande place à la posture, à la fonction posturale et au tonus comme étant en liens ténus avec les émotions du sujet. Il pense que toute désorganisation est destinée à compenser des perturbations, l’organisme et la sphère affective cherchant à rééquilibrer les systèmes corporels troublés. Il s’intéresse également à la fonction d’expression et d’action sur autrui des émotions notamment les mimiques. L’équipe d’Henri Rousselle que nous évoquerons par la suite, dirigée par Julian de Ajuriaguerra sera elle aussi fortement influencée par les travaux d’Henri Wallon. Wallon accorde ainsi une structuration au métier émergeant en rapprochant pour « la première fois à la notion de psychomotricité, celle de développement (ou de stade), de trouble (ou de syndrome), de type »[3].

Des éducateurs comme Guilmain pré-cité, des psychologues comme René Zazzo et surtout Julian de Ajuriaguerra en seront les continuateurs.

Jean Piaget

Après 1960, les recherches du genevois auront un impact sans précédent sur la thérapie psychomotrice. Ajuriaguerra s’installant à Genève, il découvre les travaux de Piaget et les communique en France. Piaget travaille inlassablement sur les mécanismes de l’intelligence et plus précisément de l’acquisition des notions de volume, de mouvement, d’espace, etc. Il comprend que le mouvement est en premier le seul moyen d’expression du psychisme. Par les schèmes sensori-moteurs (succion, vision, préhension), se coordonnent les structures du mouvement, assurant ainsi leur « assimilation » (interne) et leur « accommodation » (externe). Là, il situe le départ du développement de l’intelligence. Piaget pense que le mouvement est psychisme. Il soutiendra également la thèse d’une pensée associée au langage (intelligence verbale) et d’une seconde non associée (intelligence non verbale).

Les psychomotriciens retiendront de Piaget l’idée nette que les mécanismes de structuration de l’intelligence opératoire se déroulent au même plan que les réactions circulaires du stade sensori-moteur entre zéro et deux ans. La circularité entre action et effet est comprise par Piaget comme des articulations effectives sur le plan de la construction intellectuelle (par exemple la coordination entre la vision et la préhension). Si des perturbateurs interviennent dans ces phases de développements (pathologiques ou sociaux), toute la structure risque d’être atteinte. S’ensuit l’idée de psychomotriciens devant s’attacher à reconstruire ou à consolider les liens et les manquements entre ces éléments pour favoriser l’accès à la fonction symbolique et à la conceptualisation.

Lev Vygotski (1896-1934), en 1933, conforte par ses travaux l’influence de l’environnement : « Derrière toutes les fonctions supérieures et ses relations, il y a, génétiquement, des relations sociales, des véritables relations entre personnes »[4]. Bruner avance comparablement que la pensée de l’homme provient des interactions entre les structures mentales et les interactions humaines. Les travaux d’Hubert Montagner, à partir de 1970, sur l’observation de très jeunes enfants en crèche actualisent les travaux de Wallon. Nous retiendrons sa contribution précieuse sur la dimension affective des émotions, des postures et des mimiques. Il les nomme « communication affective »[5].


[1] Wallon, Henri, L’enfant turbulent, Paris, Alcan, 1925.

[2] Wallon, Henri, « Importance du mouvement dans le développement psychologique de l’enfant », 1956, Le réel de l’enfant, 1959b, p. 263.

[3] Camus, op cit, p. 23.

[4] Vygotski, Lev, « Infancy » (1933), The Collected Works of Vygotsky, vol. 5, New York: Plenum, Press, 1998, p. 91.

[5] Montagner, Hubert, L’enfant et la communication, Comment gestes, attitudes, vocalisations deviennent des messages, Paris, Dunod, 2012.

EDUCATION ET SOINS

PARTIE 2 – Construction des premières références théoriques de la psychomotricité (1947-2000) LES APPORTS DE LA GESTALT THEORIE

Pour citer cet article : Renard Karine, « Repères historiques et chronologiques de la psychomotricité comme soin », Partie 2, site personnel internet de l’auteure, lescarnetsdesentiers.com, 19-02-2019, np.

Le contexte sociétal

Dans la seconde partie du 20ème siècle, la conception du corps et notamment celui de l’enfant et de son devenir évoluent. Il est destiné par le truchement de la médecine et de l’éducation physique, à être, comme Juvénal Mens le décrit dans la dixième satire : sana in corpore sano, « un esprit sain dans un corps sain »[1]. Cette logique répond à des impératifs de corps droit, avec des critères d’esthétique, de perfection, d’endurance et de vitalité. La traque des maladies et des épidémies renforce ces mesures (comme la tuberculose). Cette approche du corps, bien que toujours en partie actuelle, est complétée au fur et à mesure par des mouvements de pensées différentes. L’évolution de la société et de sa considération du sujet humain se nuance à mesure que l’on cessera de croire que l’enfant s’éduque grâce à un renforcement de la volonté et à un autoritarisme primaire. L’enfant est peu à peu perçu comme une personne qui se construit au fur et à mesure du temps et agit en intersubjectivité. Concomitamment, la psychomotricité balbutiante réagit et se modèle également sur ces idées de constructions interactionnistes. Mais l’éducation atteint ses limites avec les enfants dits « attardés », hors normes. Elle demande alors l’aide de la médecine. Les enfants ainsi que les adultes désignés asociaux sont mis au centre du dispositif de prise en charge. C’est à la fin de la deuxième guerre mondiale que le travail de Guilmain est en partie utilisé à nouveau.

Les échecs scolaires sont encore à l’origine des réflexions quand en 1947, le Dr Launay explique à Paris les résultats d’une évaluation sur les enfants retardés. Cette recherche conclue sur trois axes distinguant les retards potentiels : la déficience mentale, les erreurs pédagogiques et les relations de l’enfant avec son environnement. La psychiatrie et la psychologie sont sollicitées pour trouver des solutions. Des centres spécialisés sont créés (centres psychopédagogiques, classes de perfectionnement, cliniques psychothérapiques infantiles). La psychologie entre officiellement sur la scène de la pédagogie et de la rééducation.

Le concept de psychomotricité prend son essor. Il se déploie notamment par les apports de la phénoménologie et de la psychologie de l’enfant, puis après 1960, par la place importante prise par la psychanalyse.

Les apports de la Gestalt phénoménologique

La Gestalt-théorie porte une attention particulière aux phénomènes physiques, physiologiques et psychologiques, qu’elle nomme « forme ». La perception y prend une place de choix mais également l’organisation de la personnalité où les travaux de Lewis (1890-1947) sont notables et reconnus. Ces travaux inspirent les psychomotriciens et donnent lieu à des conceptualisations dont nous retiendront particulièrement celles-ci : le schéma corporel, le rapport au corps singulier et le mouvement.

Le schéma corporel 

Le schéma corporel est une référence élaborée par des neurologues et des psychiatres au début du 20ème siècle pour nommer la somme des expériences corporelles de l’individu. C’est à Paul Schilder notamment, psychiatre autrichien que ce concept[2] est accolé. Il propose une conception oscillante entre l’héritage neurologique d’Henri Head et celui libidinal et fantasmatique de Sigmund Freud. Il dit lui-même s’inscrire dans la lignée de la phénoménologie de Husserl et de Merleau-Ponty. Dans sa traduction de l’ouvrage de Schilder, François Gautheret apporte ces précisions : « de la philosophie de Husserl, il reste très perceptible une très fine notion clinique que l’on appréciera en tout ce qui concerne les sensations et impressions corporelles »[3]. Les ouvrages emblématiques de Michel Bernard (1972) et de Jacques Corraze (1973) sur le schéma corporel continuent de jalonner ce concept. Les psychomotriciens se l’attachent dès lors et le considèrent comme une priorité dans leur pratique.

L’être au monde du sujet

MauriceMerleau-Ponty, philosophe phénoménologue (1908-1961), aborde une conception différente des conduites de l’homme. Sans Dieu, le primat de sa réflexion s’impose sur l’idée que l’homme ne vaut que pour ce qu’il met lui-même en œuvre, à partir de ce qui lui est proposé. Les deux ouvrages qui nous semblent avoir eu le plus d’impact sur les psychomotriciens sont « Structure du comportement »[4] et « Phénoménologie de la perception »[5]. Merleau-Ponty affirme que le comportement, résultat d’une structuration, et que l’acte, sont des révélateurs de notre subjectivité et de notre rapport au monde, non réductible à une fonction cognitive ou intellectuelle. Certaines phrases célèbres sont utilisées dans les manuels d’enseignement comme repères conceptuels, guidant le positionnement des psychomotriciens : « être en conscience, ou plutôt être une expérience, c’est communiquer intérieurement avec le monde, le corps et les autres, être avec eux plutôt qu’à côté d’eux »[6] ou « Je ne suis pas devant mon corps, je suis dans mon corps, je suis mon corps »[7]. Les repères de Merleau-Ponty nous seront également précieux dans notre recherche.

Le mouvement

Buylendijk, physiologiste, utilise la phénoménologie et la Gestalt pour édifier une approche fonctionnelle du mouvement. Il propose, non pas de regarder le mouvement comme l’œuvre d’un segment mais de voir des « hommes qui se meuvent »[8]. Il intègre une relation fonctionnelle directe entre l’individu et son environnement. Les mouvements deviennent des « relation(s) et des valeurs vitales, comme des formes du comportement et des rapports de situation, comme des prises de position, des actions et des réactions »[9]. Il rassemble la psychologie et la physiologie et souligne que « la saisie du sens des mouvements se situe dans une sphère neutre du point de vue psychophysique »[10]. De plus, il fait une distinction notamment conservée par Jean le Camus dans ses travaux ultérieurs sur les objectifs de la pratique psychomotrice, à savoir l’action et l’expression (qui ont un but, un devenir) et l’expression et la figuration (non liées à un objectif, qui sont des manières d’être au monde et en lien avec le contexte du sujet). Camus y ajoutera leurs caractères : « dans le premier cas, le corps est « producteur et consommateur d’énergie », alors que dans le second, le corps est d’abord « émetteur et récepteur d’informations »[11]. Nous retrouvons ici son idée du corps subtil, parcouru de flux qu’il nomme énergétiques ou que je dirai « sensibles », tout en soulignant l’idée de mouvement associée.


[1] Juvenalis, Decimus, Junius, Satires, X, trad. Clouard, Henri, 90 à 127 ap. JC, Paris, Garnier Frères, 1934, pp. 346-366, p. 356.

[2] Schilder, Paul, L’image du corps, traduit et préfacé par Gautheret, François, Paris, Gallimard, 1968.

[3] Schilder, op cit, p. 12.

[4] Merleau-Ponty, Maurice, Structure du comportement, Paris, Puf, 6ème éd, 1967.

[5] Merleau-Ponty, Maurice, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945.

[6] Merleau-Ponty, op cit, Phénoménologie de la perception, p. 113.

[7] Merleau-Ponty, op cit, Phénoménologie de la perception, p. 175.

[8] Camus, op cit, p. 37.

[9] Buytendijk, FJJ, Attitude et mouvement, Paris, Desclée de Brower, 1957, p. 46.

[10] Buytendijk, op cit, p. 46.

[11] Camus, op cit, p. 39.

EDUCATION ET SOINS

PARTIE 1 : PREMIÈRES FONDATIONS DE LA PSYCHOMOTRICITÉ COMME SOIN

Pour citer cet article : Renard Karine, « Repères historiques et chronologiques de la psychomotricité comme soin », site personnel internet de l’auteure, lescarnetsdesentiers.com, 19-02-2019, np.

Le métier de psychomotricien est le fruit d’une élaboration lente, appuyée par quelques pionniers convaincus du bien-fondé de cette approche particulière du corps avec le corps, celui de la personne soignée et celui du soignant. Cette construction débute à l’aube du vingtième siècle et se poursuit encore actuellement. Elle est traversée par différents courants théoriques majeurs qui s’éloignent parfois les uns des autres, se rassemblent pour laisser place à la psychomotricité en tant que métier de soin. C’est par la clinique et pour répondre aux besoins des personnes accueillies que le métier s’échafaude au fil du temps. Des figures majeures l’ont formalisé, laissant trace parfois sans en avoir conscience dans l’instant. La reconnaissance de cette profession est liée également à un enseignement qui, avec des appuis légaux a consolidé sa légitimité. L’évolution souhaitable s’oriente maintenant vers une insertion dans la dynamique universitaire officielle par un cursus licence-master-doctorat[1]. L’évolution de l’enseignement de trois ans actuellement à cinq ans est également recherchée.

Les étapes décrites dans les parties suivantes sont le reflet des moments les plus marquants de l’histoire de la thérapie psychomotrice et des mouvements théoriques qui l’ont traversée et l’animent encore. Ces modélisations sources de la psychomotricité ont toutes un même objectif : corriger ou apporter des améliorations au développement corporel harmonieux de l’être humain. Elles ouvrent des voies de compréhension sur les pratiques psychomotrices d’aujourd’hui. Ces approches parfois différentes sont également intimement liées aux différents courants qui ont marqué la théorisation du corps, les évolutions majeures en psychologie, en psychiatrie, en neurologie et de leurs liens interdisciplinaires. De la volonté sociale du corps « droit » de l’après-guerre à l’expression libératrice du sujet, le cheminement de la psychomotricité et de ses références est pluriel. La thérapie psychomotrice prend une place singulière dans le champ paramédical car elle s’attache au corps et à ses mouvements dans l’espace et le temps, à son développement, à son être et à son avoir. Ce corps pertinent pour les psychomotriciens est pour lui toujours organisé autour de trois éléments majeurs : le corps mécanique (lié à la production du mouvement, en état d’équilibre de ses systèmes physiques), le corps énergétique, en action (lié à ce qui anime le corps et lui permet des échanges intérieur et extérieur) et le corps somatique (ce qui lui donne forme et fonction). Jean le Camus, psychomotricien et docteur ès lettres aura cette première expression pour qualifier ces trois corps en un corps : « la superstructure »[2]. Il nommera plus sérieusement l’assemblage de cette triade « corps subtil »[3], comme pour en souligner à la fois, la force, la douceur et la complexité.

Les fondations de la psychomotricité

La création du mot « psychomoteur »

Jean-Michel Lehmans nous apprend[4] qu’en 1843, à partir de ses observations de patients, W. Griesinger, utilise le mot « psychomoteur » comme symptôme dans l’hypotonie d’une personne déprimée. L’adjectif « psychomoteur », est utilisé à nouveau vers 1870 suite aux travaux d’E. Hitzig, psychiatre et G. Fritsch, anatomiste, pour nommer les régions de l’écorce cérébrale liées aux aires purement motrices. Stimulées électriquement, ces nouvelles zones repérées, suscitent « des contractions musculaires dans la moitié opposée du corps »[5]. Se réalise également à cet endroit, une connexion entre l’image mentale et le mouvement. Les centres psychomoteurs étaient alors ce que Georges Vigarello appelle « la mince portion d’espace où se réalise le passage d’une idée à son investissement corporel »[6]. Il souligne en ces termes ces centres neurologiques localisant une articulation, certes observée expérimentalement, mais sans connaissance réelle de la manière dont ces processus entre psyché et motricité s’accordent.

L’affaiblissement du dualisme corporel

Le dualisme né d’une conception d’un corps clivé entre son esprit et son corps charnel est, depuis l’origine du métier la cible préférée des psychomotriciens, parfois dans une obstination étrange et caricaturale. Descartes, pourtant, pointe déjà en son temps le caractère sensible du corps par ces mots : « la nature m’enseigne par ces sentiments de douleur, de joie, de soif, etc… que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, […], mais outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement, et tellement confondu et mêlé que je compose comme un tout avec lui »[7]. Le psychomotricien ne trouverait rien à redire à une telle affirmation. Mais Descartes ne s’arrête pas là. Il ne « distinguait point l’esprit de l’âme »[8], affirmation peu scientifique pour nos chercheurs et peu crédible pour nos psychomotriciens en quête d’unité corporelle. Cette croyance digne de foi procure de la confusion autour de la notion de sensible et d’affectif qu’il développe par ailleurs. De plus, le corps trop instrumentalisé ne pouvait pas résister aux connaissances actuelles. Les psychomotriciens ont, depuis le début, pressenti que le corps n’était pas cet objet utile et asservi à la psyché, instance de contrôle supérieur, « une chose qui participe à rien de ce qui appartient au corps »[9].

Prémices d’une approche unifiée du corps (1860-1950)

Cette ouverture a d’abord été créée par les constats médicaux :

La pathologie corticale mise à jour par Paul Broca ouvre la voie. L’aphasie (1861) montre qu’une atteinte est possible sans localisation réelle d’une lésion au cerveau. Ce ne sont pas les fonctions elles-mêmes qui sont altérées mais l’utilisation de la fonction.

La neurophysiologie emboîte le pas quand, en 1906, les travaux de Charles Scott Sherrington montrent l’utilité des mouvements en tant que réflexes de protection biologique du corps :

  • Réflexe nociceptif de flexion pour la protection du corps,
  • Réflexe myotatique d’extension servant le redressement de l’axe et la posture debout.

La neuropsychiatrie enfin, bouleverse les idées dualistes en la personne d’Edouard Dupré, qui, en 1915, décrit la première déséquilibration motrice qu’il intitule « débilité motrice »[10], la reliant à la débilité mentale. Il la tient comme congénitale ou se révélant très précocement. Mettant en lien les anomalies motrices et le développement psychique, le syndrome qu’il décrit in fine, comprend des exagérations et des perturbations des réflexes ostéo-tendineux, des syncinésies et des paratonies. Ces apports sur l’étiopathogénie du syndrome, l’approchant du développement normal du nourrisson et de ses capacités l’amène à introduire la notion de différents degrés entre le normal et le pathologique. Cet ensemble représente un tableau clinique d’un déficit psychomoteur qui fait de Dupré l’ancêtre des travaux sur les troubles psychomoteurs identifiés.

Ces trois axes sont significatifs d’une avancée vers une organisation du corps non dualiste, de plus, pourvue d’un système où la motricité prend une place active.

Premières pratiques psychomotrices identifiées

Dès la fin du 19ème siècle, nous pouvons esquisser les débuts de la pratique psychomotrice par une approche qui se veut globale et conceptuelle d’une recherche de résolution entre corps et problématiques psychologiques. Philippe Tissié (1852-1935), en est le précurseur. Médecin neuropsychiatre, il crée la gymnastique médico-psychologique. Il travaille pour l’avènement d’une autre forme d’éducation physique, convaincu que des liens ténus existent entre le psychisme et la motricité. Il nomme sa pratique innovante « psycho-dynamie »[11]. Il l’utilise contre les tics, phobies, spasmes et autres maladies nerveuses qui auraient pour origine la volonté. Il innove par sa conviction qu’il faut « assurer l’entraînement des centres psychomoteurs par les associations multiples et répétées entre le mouvement et la pensée et entre la pensée et le mouvement »[12]. Cette thèse volontariste se complète par une prise en compte de la zone du cerveau où se conjuguent l’idéation et l’ordre moteur. L’aboutissement de cette approche souligne le renforcement de la dialectique des exercices corporels et de la pensée, soumise à la volonté.

Edouard Guilmain (1901-1983), professeur en classe de perfectionnement, travaille pour sa part sur les exercices corporels qui permettraient de résoudre les problèmes psychologiques. Il s’oriente ainsi dans une démarche soignante. Guilmain transcrit son travail dans un manuel qui s’adresse à des enfants dont la scolarité est mise à mal. Il s’intéresse à une autre population qui souffre conjointement de problèmes moteurs et dits de caractère. Ils sont en échec scolaire, inadaptés socialement. Guilmain porte son attention sur le tonus et les troubles moteurs qui, d’après lui, sont les leviers les plus simples pour adoucir le caractère de ces jeunes. Il souhaite « reconstruire le soubassement du comportement d’un individu par la combinaison de son activité posturale, de son activité de relation et de son activité intellectuelle »[13]. Sa pratique passe initialement par des exercices posturaux, d’équilibre et de contenance des expressions faciales, puis vient le développement de la coordination. Les réactions émotionnelles sont atténuées par des exercices de maîtrise. En dernière partie, la capacité de raisonnement est constamment mise en avant par des exercices qui allient le rythme, les mouvements en symétrie, en dissymétrie, en asymétrie. Guilmain s’inspire des travaux d’Henri Wallon et fait sien ces propos : « ne pas céder aux émotions, c’est avoir acquis l’aptitude de leur opposer l’activité des sens et de l’intelligence »[14]. Il initie l’examen psychomoteur dès 1935 et s’attache à proposer des indications, des actions à mener, des objectifs, etc… Il publiera en 1948 son ouvrage les tests moteurs et psychomoteurs[15]. Ceux-ci serviront d’ailleurs ultérieurement à Gisèle Soubiran pour l’élaboration du premier bilan psychomoteur. Guilmain propose son modèle intégrationniste afin de parachever l’intégration de moyens plus complexes dans le système nerveux et suppléer ainsi aux fonctions archaïques, plus présentes naturellement à son avis. Son développement théorique se heurtera pourtant à la critique de Wallon qui pointe un modèle un peu trop réducteur de ponts entre le mouvement et l’intelligence. En effet, Wallon, dans ses travaux, n’oubliait pas les versants sociaux, les relations de l’enfant avec autrui et son environnement.

Par ces constructions initiales, la psychomotricité s’inscrit dans des tentatives plus ou moins fructueuses de rapprochements entre la clinique, la psychologie biologiste de Wallon, l’éducation physique et la neurologie. Une amorce de relation entre ces différents champs se dessine.


[1] Voir à ce sujet les échanges et pétitions : https://www.mesopinions.com/petition/sante/defense-diplome-psychomotricite-niveau-licence/8815

[2] Camus, Jean, le, Pratiques psychomotrices, Paris, Mardaga.

[3] Camus, op cit.

[4] Lehmans, Jean-Michel, « Charcot, Freud : le rendez-vous manqué à la Salpêtrière », Évolutions psychomotrices, n° 50, 2000, pp. 171-176.

[5] Hecaen, Henri, Jeannerod, Marc, Du contrôle moteur à l’organisation du geste, Paris, Masson, 1978.

[6] Vigarello, Georges, « Evolution et ambiguïté de la référence savante dans les pratiques psychomotrices », Travaux et recherches INSEP, n° 4, 1979, pp. 29-35.

[7] Descartes, René, Méditations métaphysiques, (1641), Paris, Garnier Flammarion, 1979.

[8] Descartes, op cit.

[9] Descartes, op cit.

[10] Dupré, Edouard, Merklen, P, La débilité motrice dans ses rapports à la débilité mentale, apport au 19ème congrès des aliénistes et neurologistes français, Nantes, 1909.

[11] Camus, op cit.

[12] Tissié, Philippe, L’éducation physique, Paris, librairie Larousse, 1901.

[13] Guilmain, Edouard, Fonctions psycho-motrices et troubles du comportement, Paris, Foyer central d’hygiène, 1935.

[14] Wallon, Henri, Les origines du caractère chez l’enfant, Paris, Puf, 1972, 4ème ed.

[15] Guilmain, op cit, 1948.

EDUCATION ET SOINS

PENSER LA PERSONNE, PENSER LE SUJET

Un sujet est nécessairement un sujet corporel, global sans clivage ni de fait ni de pensée entre son corps physique et psychique, l’un agit inéluctablement sur l’autre et inversement. Un « sujet corporel », contenu, relié, peut se traduire par un être en activité, en « processus corporel » actif, en prise avec le temps et l’espace comme unificateurs à lui-même et à autrui, incorporant des données sensibles reçues pour un mieux-être. Le sujet, au cours de ses expériences, porte son attention sur son vécu et autant que possible et nécessaire transforme ses éprouvés en pensées. Nous pouvons tracer des axes prédominants à « l’être sujet » ou au « devenir sujet » dans le cadre de soins éducatifs.

Un sujet en expérience

La dialectique de l’enveloppement et du développement corporel, du sujet vivant pris dans l’axe du temps et de l’espace s’expériencie au cœur du mouvement et du geste réalisés. Un sujet est appréhendé selon ses capacités corporelles (physiques et psychiques), là où il en est exactement de son histoire. Il a un passé, un présent et un avenir et nous devons « souligner la difficulté à faire de sa vie une histoire »[1] pour, dans l’acte de soins et d’accompagnement éducatif, penser à inscrire toujours le sujet dans ses racines et ses projections. Le sujet accède à sa connaissance par l’expérience partagée, en compagnonnage, par l’établissement de relations sensibles avec autrui mais sachant faire l’expérience sereine de la solitude, ponctuellement.

Un sujet l’est toute sa vie, il est dynamique, mobile, capable de refus ou d’acceptation. Il peut faire des efforts car « les actes deviennent difficiles par le simple fait qu’ils durent »[2] et se plier à certaines contraintes. Il faut fournir un effort continu pour ne pas suspendre l’action dans son déroulé et renoncer, en se disant, il arrivera ce qu’il arrivera… et ajouter cet effort pour perpétuer l’action et créer un acte. C’est un signe de la structuration psychique que nous soulignons ici. Le geste s’inscrit dans la durée, « il y a la volonté qui déclenche l’acte, et la volonté qui le fait durer »[3]. Commencer, tenir, continuer et finir le geste. L’action est tendue dans un continuum qui fait œuvre, qui s’élabore et s’intègre corporellement. Le sujet ne peut pas se limiter à des explosions d’actes, sans commencements ni clôtures, sans sens pour qui les vit, les observe ou les subit.

Devenir sujet est au pivot entre le sensible et le symbolique, un sujet expressif, communiquant par son inséré dans le groupe, tendu entre le singulier et l’universel, vivant au monde et du monde qui l’entoure, actif au sein de celui-ci. Ce sujet utilise son expérience dans son contexte premier d’apprentissage mais l’intégration personnelle faite de ces données, où le geste, tous ses mouvements, son mode d’entrée en relation sont incorporés, non transmis et « non transmissibles »[4]. Il intègre à son expérience tous les moyens corporels outillés à sa disposition et à son invention, « du « tenir debout » au « tenir tête » »[5].

En ancrage dans sa psychomotricité

Quand le geste s’achève tranquillement, sans s’exaspérer, avançant vers son désir et son but, ancré dans le corps, solidement amarré à lui-même, il s’épanouit ; La capacité à saisir les élans vitaux qui nous englobent est ici présente, c’est une énergie qui nous porte littéralement et sans laquelle, sans cet ancrage, nous pouvons ruminer nos actes et nos pensées jusqu’à la folie. La joie, la tristesse, le dégoût, la peur, la colère, la surprise sont les émotions fondamentales, transformées et habitées par chacun d’entre nous selon nos qualités d’attachement et de contenance toniques, notre muscularité. Elles sont une base d’appuis plus ou moins heureuse et transformée de nos corps émus. Ces appuis transcendent le psychisme et la symbolisation, ils viennent de la densité corporelle, là où le geste tirant parti des choses se cale et se meut tout à la fois, fondant la praxis où le naturel rejoint la nécessité, où nous savons tirer parti de « l’infiniment proche »[6], ce qui est en nous et près de nous, même en confusion initiale. Le sentiment est la résultante de l’intention et de l’affection réunies dans le même vécu, permettant au sujet de distinguer et de donner du sens aux émotions et aux sensations vécues. « La fonction universelle du sentiment est de relier […] ce que la conscience scinde […] aux choses, aux êtres, à l’être ». Le sujet construit « une réciprocité du sentir et du connaître »[7] qui lui permet de ne pas sombrer dans l’irrationnel.

Le sujet corporel confiant se distingue dans un fonctionnement ancré de son discours et de ses gestes, non pas en prise de pouvoir sur autrui mais souple envers lui-même, discret et en égalité envers l’autre, sans peur, ni colère ni agressivité constante. Il s’agit d’une affirmation de soi qui évolue en confirmation de soi constamment et s’auto-entretient. Le sujet laisse l’activité créer de nouvelles idées et s’il en a les compétences cognitives, neurologiques, phonatoires, il pourra les mettre en mots symbolisés pour échanger avec autrui selon un code consacré. Le partage social par les gestes entrepris ou par la parole, a un niveau de complexité très important. Le langage par la parole a une particularité, celle de poser un mot sur une chose et en même temps de la créer. Le mot crée la chose. Le mot est « une unité de base », Olivier Soutet poursuit la réflexion de Gustave Guillaume pour qui le mot est « une unité psychique minimale de signification qui vise à mettre en évidence les mécanismes profonds de la pensée en action de langage »[8]. Outre sa portée symbolique et symbolisante, le mot et le son, quelle que soit la forme que prenne l’expression vocale, « situe »[9], il donne une place au sujet qui l’émet.

Sujet à la sensibilité éveillée

René Barbier décline sa conception du sensible en la reliant au sentiment d’amour. Le plaisir et le déplaisir, le désir sont maintes fois évoqués, l’amour enfin comme sentiment assemblant. Barbier distingue différentes sensibilités (sensitive, affective, intuitive, noétique), sensibilités convergentes, qui, quand elles se réalisent « par ordre croissant vers le sentiment d’amour comme sentiment englobant » vont de la sensibilité écologique (qui nous rend sensible à l’environnement, à la planète et à ce qui la touche) à la sensibilité éthique et à la bonté qui s’y associe par une sensation d’être reliée à autrui et au monde, en mouvement. La sensibilité éthique est associée à l’engagement et à la responsabilité. La sensibilité esthétique culmine en finalité, « on trouvera « beau » ce que l’on arrive à trouver « bon »», « j’entendrai par bon ce que nous savons avec certitude nous être utile »[10], procurant un sentiment de joie. Fondé sur la réciprocité, le sentiment d’amour est « principe régulateur »[11] du monde. Robert Misrahi, dans son développement sur la joie, estime qu’un sujet heureux, joyeux, en cohérence avec lui-même est capable de « conversion » soit la capacité du sujet à reconnaitre ce qui lui procure de la joie et à avoir une capacité réflexive aiguisée lui permettant de s’orienter dans ses choix et ses réalisations.

Etre sujet c’est se sentir compétent

Le sujet est un actif qui a de la valeur à ses yeux et le voit dans ceux des autres. Quand l’enfant se sent considéré, il réalise ce qu’il est capable de faire sans entrave. Selon, il reconnaît et donne une place à l’Autre, reconnaît l’Autre en Lui, il est individu au sein d’un collectif avec des contraintes, mais se sait singulier, exceptionnel. Il peut proposer des choix pour lui et pour l’autre, en fonction d’une analyse des besoins par empathie et nécessité où chacun donne et reçoit de l’autre. Il peut courir, marcher, coordonner ses gestes vers un objectif selon ses capacités physiques et physiologiques mais aussi selon la confiance construite d’une part en intercorporéité, d’autre part avec ses marqueurs.

Etre sujet c’est se sentir libre

Dans son choix du corps conçu comme activité où nous suivons Billeter tout au long de notre recherche, nous approchons une pensée de « l’éthique » selon Spinoza quand il évoque qu’« il est dans la nature la raison de percevoir des choses sub specie aeternitatis », soit du point de vue de l’éternité, ou, « dans leur existence toujours présente ». Nous apprenons à connaître les pathologies spécifiques auxquelles nous sommes confrontées, innombrables, à les évaluer selon nos critères dans l’ensemble corporel physiologique, neurologique, cognitif mais c’est insuffisant. Il nous faut ressentir la pathologie dans ce qu’elle a de plus pour son porteur. Il nous faut voir le geste comme une liberté corporelle et psychique, un mouvement fondamental d’engagement envers soi-même, l’important dans l’action proposée.

Le mouvement puis le geste compris dans cette conception du corps-activité imposent de regarder l’acte comme une libération de l’intérieur vers l’extérieur du corps et de la pensée jusqu’à son autoévaluation. Le geste de la personne ne doit pas être entravé ni gêné dans sa réalisation, il doit pouvoir finir, ainsi que tout langage, la parole également doit pouvoir trouver la fin que le sujet se donne. Dans le cas contraire, c’est le sentiment de liberté qui est bloqué, enfin la liberté elle-même du sujet. Précieuse, émancipatrice, issue de l’ensemble du processus actif, « je l’éprouve quand le processus engendre un acte et que je deviens cause efficiente »[12]. La non-liberté est liée à tout empêchement de l’acte et engendre une souffrance importante, celle liée à la non-reconnaissance de son savoir-pouvoir-vouloir agir. L’injonction d’apprentissage et de réussite sans laisser au sujet le temps d’apprendre est une entrave à la subjectivité et une coupure de l’engagement corporel et de ses corrélats : la liberté et la responsabilité dans l’acte.

Karine Renard

Docteure en sciences de l’éducation,

Psychomotricienne, psychothérapeute

Toute reproduction, même partielle, est autorisée à la condition de citer son auteure. Nous parlons ici de confiance, d’engagement, d’authenticité …Merci


[1] Bourdin, Dominique, « De la saveur du plaisir à l’art d’être heureux ? », Empan, 2012/2, n° 86, pp. 24-35, p. 26.

[2] Janet, Pierre, dans L’évolution de la mémoire et de la notion de temps, p. 55, cité par Bachelard, Gaston, La dialectique de la durée, op cit, p. 39.

[3] Bachelard, op cit, p. 40.

[4] Billeter, Jean-François, Leçons sur Tchouang Tseu, Paris, Allia, 2016, p. 39.

[5] Jacob, André, Esquisse d’une anthropologie, Paris, CNRS éditions, 2011, p. 88.

[6] Billeter, Jean-François, Leçons sur Tchouang Tseu, Paris, Allia, 2016, p. 78.

[7] Jervolino, op cit, p. 21.

[8] Soutet, Olivier, « Les grands traits de la pensée guillaumienne », dans Repenser la condition humaine, sous la dir. D’André Jacob, pp. 35-49, p. 44.

[9] Billeter, Jean-François, leçons sur Tchouang Tseu, Paris, Allia, 2016, p. 87.

[10] Spinoza, Définitions, l, IV

[11] Vuillot, Alain, « Amour et totalité dans l’éthique de Spinoza », Le Philosophoire, 2000/1, n° 11, pp. 157-168, p. 157.

[12] Billeter, op cit, Un paradigme, pp. 104-105.

EDUCATION ET SOINS

PSYCHOMOTRICIEN : UNE PROFESSION « CORPORELLE »

« La psychomotricité est un dispositif de soins thérapeutiques qui s’intéresse en tout premier lieu aux fondations d’une construction de la plus haute importance, le sujet humain »[1]. Pour compléter l’affirmation de Catherine Potel, je pense que c’est accompagner, soigner et restaurer chez le sujet la capacité de vivre les pans impressifs ( tournés vers soi) et expressifs (vers les autres) de son corps, où chacune des perceptions, selon Maurice Merleau-Ponty, est un événement qui propose « l’idée du retournement du corps sur soi, qui l’ouvre au monde, destitue la conscience de son pouvoir de construction ou de constitution »[2]. Le sujet en son corps, en présence, apprend consciemment mais aussi inconsciemment à tourner et retourner les informations reçues, voire à s’en affranchir, à les dépasser par l’intégration corporelle et ses développements, à les corporéiser pour gagner en ancrage, en confiance en soi, en recentrement fertile et s’épanouir en toute singularité, mais au sein du groupe d’êtres humains. L’objet de la psychomotricité est indéniablement de soigner les troubles psychomoteurs. Pour ce faire, il est nécessaire de participer à l’accompagnement du sujet à lui-même et à l’autre, par l’entremise d’une problématique psychocorporelle repérée, un symptôme qui peut aller d’un trouble de l’équilibre sur un pied, une instabilité psychomotrice, de chutes récurrentes, d’une prénatalité, voire de maux de ventre inexpliqués (origine de consultation très courante en libéral selon une psychomotricienne entendue en entretien[3]). Le psychomotricien sait qu’au-delà des symptômes observés chez le sujet, va se nicher toute une cohorte de manières d’être en relation avec soi (et avec les dits symptômes) et avec l’environnement, sur lesquels il lui faudra travailler pour entrer en relation soignante sans effraction, et construire une rencontre thérapeutique fructueuse. Cette rencontre, elle s’orchestre de différentes manières mais toujours dans le plaisir. Elle s’installe dans un espace réfléchi offert à la personne, qui peut s’en saisir pour décider ce qu’elle va jouer en séance. Le psychomotricien suit et oriente, s’adapte et affine, propose et crée un chemin thérapeutique. Par l’écoute fine de ses ressentis, l’analyse faite de ses observations et par son engagement corporel, le psychomotricien pose son attention et son intention sincères afin de guider la personne vers un équilibre corporel et relationnel. De la posture à la gestuelle, le psychomotricien construit sa technicité au sens où Marcel Mauss[4] le décrivait, c’est-à-dire en premier lieu avec son propre corps.

Nous observons le corps dans sa capacité à bouger, à entrer en relation dans son espace et son temps, par son geste et son implication dans le devenir sujet, inséré dans le réel (comme « ce que l’on a »[5], ce sur quoi nous avons prise), dans ce que nous faisons corporellement parlant : le sensible perçu, redonné et retransformé en partage au fil des situations. Le soin en psychomotricité est concerné par ce qui se passe entre les personnes, par l’idée transmise par Frédéric Worms de « penser les relations entre les individus comme données ultimes de notre expérience »[6]. Ces relations intersubjectives qui fondent le sujet dans une connaissance active de lui-même, source d’actions autonomes bien qu’en correspondance directe avec autrui. En ce sens, nous pensons que les psychomotriciens sont extrêmement attentionnés au sujet dans ce qu’il représente d’unique mais en lien indéfectible avec autrui.

Marc Rodriguez rappelle les deux « piliers » du psychomotricien, guides de son intention et de ses actions : la sensori-motricité et l’action[7]. Il agit sur le corps par le corps, il est « thérapeute de l’action » et sa propre action professionnelle est elle-même imprégnée de corporel. Il sait de par sa formation que pour avoir un geste délié, une harmonie tonico-posturale, un schéma corporel stable, la relation et ses modes d’interactions sont fondateurs. Les liens construits entre l’enfant et son entourage s’édifient dès la conception de celui-ci. Le milieu humain, par sa capacité de régulation tonique, est source de cohérence pour l’enfant. Les interactions toniques et au-delà toutes les interactions de l’enfant avec son environnement « participe à la mise en forme du corps du bébé »[8], favorisant l’individuation, la subjectivation, la connaissance de soi et la capacité de penser pour soi et par soi. Des interactions entre personnes pensantes pour elles-mêmes, qui se ressentent comme singulières dans toutes leurs différences et qui l’acceptent en conscience et en présence[9].

Le psychomotricien œuvre par l’observation des tensions toniques et des mouvements, ces expressions de traces émotionnelles, par la restauration du geste tranquille pour guider la création de la subjectivité, le Soi. Terme par lequel Paul Ricoeur marque ainsi « le primat de la médiation réflexive sur la position immédiate du sujet »[10] (le je) et l’harmonie de la totalité corporelle renforcée par un ancrage dans le lien à autrui. Le psychomotricien recherche l’utilisation investie du corps, parfois précisément pour un geste à affiner, une coordination à préciser. Mais le geste ne se désolidarise pas de la main qui le porte, de l’intention qui y est mise, en conscience, ou pas. Le psychomotricien observe l’axe de développement, la verticalité et la capacité d’une personne à trouver des repères internes et externes suffisants pour acter en harmonie. Le développement sensori-moteur est une fondation du développement de cet axe. L’unité corporelle et sa lente élaboration mais aussi la capacité à se déplacer dans un espace, dans un temps, une durée sont des spécificités de la thérapie psychomotrice. L’être humain évolue dans un cercle temporel et spatial qu’il éprouve au fil de ses besoins et de ses relations, toujours en référence à l’investissement profond qu’il a de son propre corps.

En séance de psychomotricité, nous recherchons pour les personnes accompagnées la contenance éprouvée, le « sentiment continu d’exister suffisant »[11], source de sécurité pour une personne ancrée dans son corps sensible en toute sérénité. Jean-David Nasio[12] précise : « j’ai la certitude d’être moi-même quand je sens vibrer mon corps et le regarde se mouvoir ». Nous notons là la vibration, sensation créatrice de perceptions et le mouvement, base de toute action. Lorsque je le regarde, quand il est regardé mais aussi quand il est immobile en apparence pour autrui, le corps est en action permanente, il a ses mouvements physiologiques et émotionnels en lien avec ses représentations, qui nous dépassent et parfois nous submergent. Nous sommes, bon gré, mal gré, en lien étroit à nous-mêmes, à notre moi intime, à notre psychisme et nous pouvons capter ce sensible et participer activement à la construction de notre subjectivité. Le psychomotricien peut accompagner en ce sens. La subjectivation, c’est aussi l’appropriation de ce qui est de l’ordre de la limite, de la frontière entre soi et l’autre. Le dialogue tonique qui se meut de la sensation en un processus d’individuation est présent de la conception à la mort dans un mouvement sans cesse remanié au gré de l’expérience et de l’histoire personnelle consciente et inconsciente. Cet ancrage dans le sensible se réalise dans le corps par les liens : regard, dialogue tonique, sensorialité partagée éprouvée, langage. C’est par la voie de la sensibilité et de la subjectivité que nous sommes susceptibles de produire de la connaissance vue que c’est par là que nous sommes touchés par les interactions, dans le hic et nunc du corps, « réalité spatio-temporelle (…) de notre monde »[13].

Nous insisterons sur le corps sensible comme modalité de travail à l’autre et à soi en psychomotricité, d’écoute et de questionnement de ses phénomènes, de ses conditions d’émergence, de réflexion et d’entrée en relation avec autrui, le monde et les choses. Ce rapport au corps dans la pratique professionnelle est un savoir qui va interroger l’action dans sa totalité : de sa physiologie à sa dimension philosophique pour penser la praxis du psychomotricien et sa capacité d’intervention. Cette approche professionnelle engagée corporellement poursuit une conscience aiguë de la personne humaine et de sa valeur afin de pouvoir travailler au quotidien avec des personnes soignées, parfois diminuées physiquement. Elles sont considérées toujours et encore comme des êtres humains valant pour égal à tout être humain bien portant, de surcroît en potentiel d’évolutivité constante, de la naissance à la mort.

Par son existence même, la psychomotricité comme soin interroge le double aspect de thérapie (où le corps est abordé dans sa globalité) et de thérapeutique (où le sujet est abordé sous l’angle de son problème, segmentaire). Dans la dimension thérapique, le sujet est vu comme partenaire, la dimension relationnelle exprimée est partie prenante de soin alors que dans la dimension thérapeutique, la relation est sous-estimée, annexe, confinée au pouvoir du soignant, où « soigne ici celui qui non seulement veut, mais qui peut et qui sait »[14]. Soigner peut être pris au sens d’une résolution d’un problème précis, mais aussi accompagner vers un mieux-être sans espoir de guérison, où nous rejoignons la notion de « care », du souci de l’autre, de la sollicitude. Les psychomotriciens, selon leurs lieux d’intervention doivent gérer leur ambivalence de modèle dominant et toujours se préoccuper de cette reliance décrite par Frédéric Worms. Il développe ces deux aspects relationnels du soin, non opposables mais soudés de l’intérieur, appelant la reliance des deux sujets en présence non pas par une voie mais par deux chemins relationnels entre les parties prenantes. Cette idée du « soin » désignant « toute pratique tendant à soulager un être vivant de ses besoins matériels ou de ses souffrances vitales, et cela, par égard pour cet être même »[15] renvoie au vouloir, au pouvoir soigner mais aussi à la volonté intentionnelle du soignant d’adresser au sujet partenaire un soin qui lui est spécialement destiné, à lui, en particulier. « Prendre soin du soin lui-même », l’identifier, le repérer pour révéler et mettre en lumière les articulations précises qui se jouent dans les entre-deux des sujets et leur nature.

Le psychomotricien fabrique une « clinique de l’activité »[16] psychomotrice, étendant ici le propos d’Yves Clot du travail à la santé, à la création de contextes favorisants pour vivre son corps en mouvement et en action. Il entre en résonance avec le sujet porteur de troubles psychomoteur et développe par son engagement corporel des gestes unifiés professionnels. Les savoirs d’actions sensibles, ceux qui ne se racontent pas, les indicibles de la relation, se vivent et se déroulent au creux des séances et des temps dédiés entièrement à la personne accueillie. Ils sont indispensables au soin psychomoteur et en constituent une large part des principes d’actions. La technique ne se réalise pas uniquement par le biais d’un instrument, le geste professionnel se considère aussi dans sa dimension sensible, en expérience, à partir de la connaissance fine du développement psychomoteur dans ses rouages tonico-émotionnels et de l’organisation de ses fonctions. Le psychomotricien, au fil de la relation, participe corporellement à une mise en mouvement de la thérapie. De sa disponibilité corporelle ajustée, à sa façon d’écouter et de recueillir les données importantes, de guider pour offrir un changement, de son entrée en relation à son recueil des gestes et des mouvements, du moindre tressaillement corporel, de sa parole posée sur l’acte et ses ressentis, le psychomotricien offre une proposition de partage corporel qui sera thérapeutique et rééducative à la fois.

Karine Renard, Docteure en sciences de l’éducation, psychomotricienne, psychothérapeute.

Toute reproduction même partielle est autorisée uniquement si l’auteure est citée … Nous parlons de confiance, d’engagement, d’authenticité …Merci


[1] Potel-Baranes, Catherine, (sous la dir.), Etre psychomotricien, Paris, Eres, 2010, p. 111.

[2] Merleau-Ponty, Maurice, Œuvres complètes, Avant-propos de Claude Lefort, Paris, Quarto Gallimard, 2010, p. 20.

[3] Entretien n° 9, I34, ligne 164.

[4] Mauss, Marcel, « Les techniques du corps », article publié à l’origine dans Journal de Psychologie, 15 mars, 15 avril 1936. Communication présentée à la Société de psychologie le 17 mai 1934, document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi le 17 février 2002, p. 10.

[5] Actes de la journée organisée par Raphaël Ehrsam le 4 juillet 2013, Autour de Jocelyn Benoist, Textes rassemblés et présentés par Florian Forestier, mars 2014, p. 16.

[6] Worms, Frédéric, « Les relations entre individus comme fait primitif : de l’ontologie à l’éthique », Philosophie, 2010, vol. 3, n° 106, pp. 74-85, p. 74.

[7] Rodriguez, Marc, « Les apports de la sensori-motricité à la psychosomatique », Psychosomatique relationnelle, n° 5, 2016, pp. 28-33.

[8] Bullinger, André, « La genèse de l’axe corporel, quelques repères », Enfance, t. 51, n° 1, 1998, pp. 27-35, p. 33.

[9] Huber, Gerhard, « Pour une métaphysique de la présence », Les Études philosophiques, 2008, vol. 4, n° 87, pp. 451-461, p. 451.

[10] Ricoeur, Paul, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 11.

[11] Winnicott, W, Donald, l’enfant et sa famille, Paris,Payot, 1975, pp. 16-18.

[12] Nasio, Juan David, Mon corps et ses images, Paris, Payot, 2007, cité par Pyreire, Eric, Clinique de l’image du corps, du vécu au concept, Paris, Dunod, 2011, p. 17.

[13] Huber, Gerhard, Op cit, p. 452.

[14] Worms, Frédéric, Le moment du soin, Paris, Presses Universitaires de France, 2010, p. 30.

[15] Worms, Frédéric, Le moment du soin, Paris, Presses Universitaires de France, 2010, p. 17.

[16] Clot, Yves, « Clinique du travail et clinique de l’activité », Nouvelle revue de psychosociologie, 2006, vol. 1, n° 1, pp. 165-177, p. 166.